Le projet Bauhaus de 1,4 milliard d’euros de von der Leyen : un échec à laisser une empreinte durable

Son projet de Nouveau Bauhaus européen ne compte qu'un seul bâtiment, qui n'est d'ailleurs que partiellement achevé

EURACTIV.com
[UE/Christophe Licoppe]

Six ans et d’importants financements plus tard, la Commission européenne peine toujours à mener à bien un projet visant à redynamiser le mouvement Bauhaus pour en faire une vision d’avenir neutre en carbone pour le XXIe siècle.

En 2020, Ursula von der Leyen avait présenté ses plans visant à réinventer ce mouvement moderniste emblématique qui a révolutionné le siècle dernier – à l’origine de tout, des grands bâtiments aux chaises tubulaires en passant par les échiquiers – avec des lignes épurées et des formes géométriques dépourvues de toute décoration superflue.

La présidente de la Commission européenne espérait que son Nouveau Bauhaus européen (NEB) pourrait créer une nouvelle philosophie, grâce à un soutien financier important, afin d’allier forme et fonction pour une ère moderne de design respectueux du climat.

Concrètement, le NEB met à disposition des fonds européens pour rassembler architectes, artistes, designers, chercheurs, entreprises et urbanistes afin de créer des projets à faible empreinte carbone, attrayants, abordables et socialement inclusifs.

Von der Leyen a un jour qualifié ce projet d’« âme » de l’ensemble des politiques respectueuses du climat du Pacte vert. Un fonctionnaire de la Commission l’a décrite comme « très investie » dans le nouveau Bauhaus. Le NEB est « l’un de ses sujets de conversation préférés », a-t-il ajouté.

Surfant sur la vague d’enthousiasme pour l’école Bauhaus originale, qui combinait différentes disciplines pour simplifier le design et l’architecture, le NEB a englouti plus de 1,4 milliard d’euros.

Mais alors qu’un festival destiné à le célébrer revient à Bruxelles cette semaine, il y a peu de résultats à montrer pour justifier le battage médiatique initial.

Lundi, le Parc du Cinquantenaire – le poumon vert du quartier européen de Bruxelles – était partiellement bouclé tandis que des ouvriers érigeaient à la hâte des cabanes en aggloméré et une immense scène pour la troisième édition de cette fête biennale célébrant les valeurs fondamentales du NEB : « beau, ensemble et durable ».

Des dizaines de projets seront présentés aux milliers de participants attendus et aux passants curieux. Un couple de touristes tchèques observait le site d’un air sceptique en se promenant dans le parc. Avaient-ils déjà entendu parler du Nouveau Bauhaus européen ? « Non », ont-ils répondu.

De vieilles idées

En réalité, les critiques affirment que l’absence d’impact culturel de l’initiative depuis son lancement est voulue.

« Le NEB est une conception du XXe siècle d’une question du XXIe siècle », affirme Charles Esche, ancien directeur du Van Abbemuseum à Eindhoven et critique de longue date de l’initiative.

S’inspirer du mouvement Bauhaus, qui s’est développé de 1919 à 1933 dans les écoles de Weimar, Dessau et Berlin, « met en évidence la stagnation culturelle de l’Europe et [les tentatives de retrouver] l’âge d’or », a déclaré Esche à Euractiv.

En cela, Bruxelles n’est pas différente du parti d’extrême droite allemand Alternative für Deutschland ou du populiste néerlandais Geert Wilders, a ajouté Esche.

À ce jour, la « communauté » NEB compte quelque 2 000 membres – parmi lesquels des associations en Europe et au-delà, comme le groupe de pression international sur le bambou INBAR, basé en Chine – et couvre un total de 700 projets.

Malgré la grande affiche de l’exposition de masques de théâtre surdimensionnés de Hong Kong « Happy Heads », qui sera présentée cette semaine au Parc du Cinquantenaire, le NEB est loin d’avoir atteint ses ambitions initiales.

Sur YouTube, le NEB ne compte que 500 abonnés, soit un peu plus de deux par vidéo mise en ligne, ainsi que 6 000 contacts sur Facebook et 48 000 sur Instagram.

Cela ne constitue guère un soutien enthousiaste à ce que von der Leyen avait initialement présenté comme une « esthétique distincte » destinée à accompagner le « changement systémique » de l’Europe.

En 2025, la construction du premier bâtiment véritablement novateur de l’initiative Bauhaus a débuté à Séville, où le cabinet d’architectes danois BIG va ériger un siège social remarquable sous un pavillon recouvert de panneaux solaires, destiné à accueillir certains chercheurs de l’Union.

Un « discours positif »

Christian Ehler, député européen conservateur de haut rang originaire d’Allemagne, tout comme von der Leyen, est devenu une sorte de parrain de l’initiative. Son épouse, Pernille Weiss-Ehler, s’occupe également du NEB pour le commissaire européen à l’environnement.

Ehler est convaincu qu’il s’agira d’un « discours positif » pour la transition écologique de l’UE.

Dans la pratique, cependant, une grande partie des fonds est allouée à seulement trois pays : l’Italie, l’Espagne et le Portugal.

Chacun de ces pays compte plus de projets financés par l’UE que l’Allemagne, l’État le plus peuplé d’Europe et berceau du Bauhaus. « Environ 40 % de tous les projets NEB basés dans l’UE se situent en Europe du Sud », a déclaré un porte-parole de la Commission.

À titre d’exemple, un programme a alloué 1,8 million d’euros à un site web « optimisé par l’IA » destiné aux « pépites de connaissances » du NEB, un autre a débloqué 1 million d’euros pour un cours sur le bois à Gênes, tandis qu’UTOPIZE a dépensé 4 millions d’euros pour « l’autonomisation des citoyens urbains ».

De plus, « Bauhaus Bites » consacrera 3 millions d’euros, entre autres, à « une session de cuisine pratique animée par le chef Antonio Campo et l’entrepreneuse sociale dans le domaine alimentaire Nicoletta Cosentino » à Palerme, où les participants se sont vu servir un « risotto agli agrumi ».

Même si le risotto aux agrumes est sans doute délicieux, cela ne constitue pas pour autant une révolution dans le domaine de l’architecture.

(bw, jp, rh)