Diouf : « La langue est indissociable de la démocratie » [FR]

Dans un entretien à EURACTIV, Abdou Diouf, secrétaire général de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), avertit que le multilinguisme, inscrit dans les règlements des Institutions européennes, s'étiole en faveur de l'unilinguisme de fait, basé sur l'anglais.

Abdou_Diouf_big.jpg
Abdou_Diouf_big.jpg

Dans un entretien à EURACTIV, Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), avertit que le multilinguisme, inscrit dans les règlements des Institutions européennes, s’étiole en faveur de l’unilinguisme de fait, basé sur l’anglais.

Abdou Diouf est Secrétaire général de la Francophonie (Photographie: Cyril Bailleul/OIF).

Pour une version résumée de cet entretien, cliquez ici.

Le 11ème sommet de la Francophonie s’est tenu en Septembre 2006 à Bucarest, en Roumanie, un nouveau pays membre de l’UE. Pouvez-vous résumer ses conclusions, notamment concernant le rôle de la francophonie dans l’UE élargie?

Il faut d’abord rappeler que c’était la première fois qu’un Sommet de la Francophonie avait lieu dans un pays d’Europe centrale et orientale. Et on ne peut pas dire que la langue française a été absente des débats! Pour preuve, un moment important de ce Sommet de Bucarest a été l’adoption d’un Vade Mecum relatif à l’usage de la langue française dans les organisations internationales.

Par ce texte, les Etats et les gouvernements s’engagent à promouvoir la langue française dans toutes les organisations internationales et régionales où elle bénéficie du statut de langue de travail ou de langue officielle. 

Il n’y a, selon moi, aucune contradiction entre un élargissement de la Francophonie et la défense de notre langue. Je dis toujours qu’elle est le ciment de notre organisation. Mais je rappelle aussi que Léopold Sédar Senghor avait, dès le début, souhaité la création d’une organisation politique, une sorte de « Commonwealth à la française ».

Lors de ce sommet, certains pays de la francophonie traditionnelle, notamment africains, ont émis des craintes concernant cette re-orientation vers l’Est. Ces craintes sont-elles justifiées?

Pas du tout! Il faut d’abord rappeler que l’ouverture à l’Est ne date pas d’aujourd’hui. Depuis les années 1990, de nombreux pays européens d’Europe centrale et orientale ont été accueillis au sein de l’Organisation. Cette dynamique européenne a été validée par les Etats et gouvernements depuis près de 20 ans. 

En outre, l’ensemble de nos membres, y compris les Africains, ont intérêt à une représentation forte de la Francophonie au sein de l’Union européenne. Aujourd’hui, sur 27 membres de l’Union européenne, 14 Etats font partie de l’Organisation internationale de la Francophonie: c’est un atout indéniable!

Le Commissaire européen au multilinguisme, le roumain Leonard Orban, vous a rendu visite le vendredi 20 juillet. Lors d’un entretien récent, il nous a expliqué que, sans vouloir modifier les langues officielles prévues dans les traités européens, il prépare l’ouverture d’un débat en 2008 concernant la mise en œuvre en pratique du régime linguistique des institutions européennes. Que lui conseillez-vous?

J’ai eu une très bonne séance de travail avec lui en juillet. La volonté de la Commission et du Commissaire de promouvoir le multilinguisme est indiscutable. Elle se manifeste, non seulement par cette initiative de débat en 2008 sur le régime linguistique, mais aussi par les recommandations régulièrement formulées à l’attention des Etats d’inscrire l’apprentissage d’une seconde langue étrangère européenne et obligatoire dans leur système éducation. Tout cela nous convient parfaitement. 

Toutefois, le multilinguisme communautaire, inscrit dans les règlements des Institutions, s’étiole. Je pense qu’il faut mettre rapidement en œuvre une politique ambitieuse permettant de restaurer la place des langues dans les Institutions européennes pour éviter l’unilinguisme de fait.

La réforme pourrait aboutir par exemple à renforcer les traductions dans certains domaines, tout en les réduisant dans d’autres pour certaines langues peu pratiquées, sur des sujets très techniques. Par exemple, d’une part insister sur – au minimum – les trois langues de travail de la Commission européenne pour la plupart des pages web, mais par ailleurs ne pas traduire les documents non juridiques sur l’huile d’olive en danois ou la politique de la pêche en République Tchèque. Ceci, notamment pour des raisons de coût et de rapidité, dont le Parlement Européen prend par ailleurs conscience. Qu’en pensez-vous?

Je ne me prononcerai pas sur les modalités de fonctionnement d’une organisation internationale qui relèvent des autorités compétentes. Par contre, je me bats pour défendre le principe du plurilinguisme et de la représentation des différentes langues au sein de l’Union européenne. La langue est indissociable de la démocratie. L’Union n’avancera pas sans ses peuples. Les peuples de l’Union n’avanceront pas sans leurs langues et cultures, c’est-à-dire sans leur identité. 

La Commission semble vouloir positionner le multilinguisme aussi sous l’axe de la compétitivité des entreprises, ce qui n’était pas l’orientation principale de l’OIF à l’origine. Envisagez-vous aussi des initiatives dans ce sens?

Lors d’un colloque qui se déroulait à l’Institut des Sciences politiques de Grenoble, il y a quelques années, la ministre des Affaires étrangères luxembourgeoise d’alors, mon amie Lydie Pollfer, présentait une remarquable démonstration des atouts économiques dont disposait le Grand-Duché grâce à la pratique d’un multilinguisme dans l’entreprise. On sait que les Luxembourgeois maîtrisent remarquablement le français, l’allemand et souvent l’anglais, aux côtés du luxembourgeois naturellement. Ils en tirent des avantages économiques puissants. Et, ils ont raison. 

La Francophonie est persuadée que la compétitivité des entreprises peut être singulièrement renforcée par le multilinguisme. C’est une évidence. Malheureusement, force est de constater que le monde de l’entreprise tend plutôt vers l’uniformisation linguistique et une pratique de plus en plus répandue de l’anglais. Il y a donc beaucoup à faire et je salue la volonté de la Commission dans ce domaine.

Vous rencontrerez bientôt le Commissaire Michel, chargé du développement. Ce n’est pas la première fois que vous parlez d’actions communes : Pouvez-vous mentionner quelques résultats concrets? Une coopération renforcée est-elle envisageable entre l’UE et l’OIF sur cette question?

Nous sommes déjà dans une coopération renforcée ! Louis Michel et moi-même avons signé, le 28 août 2006, un d’accord visant à consolider la concertation, la coopération et la coordination entre la Commission européenne et l’OIF. En juin dernier, j’ai chargé l’Administrateur de l’OIF, Monsieur Clément Duhaime, accompagné de collaborateurs et de représentants de certains de nos opérateurs, de faire le point avec les responsables de la Commission européenne en charge des relations extérieures, de la coopération au développement, de l’éducation, de la culture et de l’interprétation. 

Concrètement, nous collaborons déjà activement dans certains pays en crise ou en sortie de crise : en République centrafricaine et en Haïti notamment, nous collaborons avec la Commission européenne pour le renforcement de la justice. 

Je peux aussi vous citer le projet de renforcement des capacités des pays ACP en négociations commerciales, mis en place avec l’Union européenne et le Commonwealth, qui vise à aider les pays en développement dans leurs négociations commerciales. 

Je me réjouis également que nos opérateurs, comme l’Association internationale des maires francophones (AIMF), renforcent leurs liens avec la Commission. 

L’OIF et l’UE partagent les mêmes valeurs et les mêmes analyses des défis auxquels est confronté le monde. Il est donc évident de se battre ensemble en faveur du développement. 

Une dernière question pour ‘reprendre de la hauteur’ par rapport aux questions européennes. En juin dernier, vous avez appelé à la mise en œuvre complète de la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Ceci est-il pertinent pour l’Europe, et, surtout, pour les pays en développement?

Les menaces sont les mêmes, au Nord comme au Sud. Je dirais que la différence se situe au niveau des capacités des Etats à réagir. Prenez l’exemple du cinéma : en Europe comme dans le reste du monde, les productions hollywoodiennes envahissent les écrans. Au Nord, les Etats ont développé toute une série d’instruments pour permettre à leurs productions d’exister : ils ont mis en place des politiques nationales et européennes, des fonds de garantie pour la production, les chaînes de télévision doivent diffuser un certain nombre de productions nationales, etc. Au Sud, tout est à créer ! C’est le même combat mais pas avec les mêmes armes