Kallas se heurte aux commissaires sur la question israélienne
Également dans l'édition de mercredi : l'accord commercial avec les États-Unis, le chihuahua balte, les talibans, Édouard Philippe
L’UE CONCLUT UN ACCORD COMMERCIAL AVEC LES ÉTATS-UNIS : Aux premières heures de mercredi matin, les législateurs et les gouvernements de l’UE se sont mis d’accord sur les modalités de mise en œuvre de l’accord dit « de Turnberry », conclu avec Washington l’été dernier, après que Donald Trump eut menacé d’imposer de nouveaux droits de douane si Bruxelles continuait à traîner les pieds.
En vertu de cet accord, l’UE supprimera les droits de douane sur des centaines de produits industriels et agricoles américains en échange d’un droit de douane de 15 % sur la plupart des exportations de l’UE vers les États-Unis. Sofía Sánchez Manzanaro est restée éveillée tard pour vous livrer le compte rendu complet.
Vous lisez Rapporteur ce mercredi 20 mai. Ici Eddy Wax à Strasbourg (n’hésitez pas à me dire bonjour), avec Nicoletta Ionta à Bruxelles.
À savoir :
🟢 Exclusif : la Commission dit non à de nouvelles sanctions commerciales contre Israël
🟢 Kallas remet en question le rapprochement de l’UE avec les talibans
🟢 Exclusif : la nouvelle proposition d’élargissement de l’Autriche et de l’Italie
Sur le rond-point Schuman : un député européen a glissé un petit mot malicieux à Kallas
L’Europe, vue de Bruxelles
L’interdiction des échanges commerciaux avec les colonies israéliennes illégales de Cisjordanie et du plateau du Golan était le sujet brûlant à Bruxelles la semaine dernière, suite à la proposition avancée par la France et la Suède. Les questions fusaient quant à la date à laquelle la Commission pourrait présenter une proposition, voire un document exposant les options juridiques, tandis que des pays comme l’Espagne, la Belgique et l’Irlande intensifiaient la pression. Depuis lors, un silence troublant s’est installé.
Nous savons désormais pourquoi.
Kaja Kallas a essuyé une vive opposition de la part de ses collègues commissaires lors de la réunion top secrète du Collège mercredi, selon trois personnes à qui j’ai parlé. Beaucoup lui en voulaient d’avoir apparemment tenté de jeter Maroš Šefčovič, le commissaire au commerce, sous le bus lors d’une conférence de presse deux jours plus tôt, lorsqu’elle a déclaré ne pas savoir pourquoi il n’avait pas présenté de proposition visant à mettre fin au commerce avec les colonies.
L’idée aurait été d’imposer des droits de douane si élevés sur les produits des colonies que les exportations vers l’Europe deviendraient pratiquement impossibles.
« J’ai demandé cela, mais la proposition n’est pas là et je ne peux pas la rédiger », a-t-elle expliqué.
Ces commentaires n’ont pas été bien accueillis au Berlaymont, c’est le moins qu’on puisse dire. Lors de la réunion de mercredi matin, des commissaires – sept ou huit d’entre eux, selon nos informations – se sont succédé pour faire valoir que Kallas devrait plutôt se concentrer sur la promotion des propositions de sanctions existantes contre Israël, qui sont jusqu’à présent au point mort.
Une mesure mettrait fin à la coopération en matière de recherche ; une autre suspendrait le volet commercial de l’accord d’association UE-Israël. Aucune de ces deux mesures ne bénéficie d’un soutien politique suffisant de la part des pays européens pour être adoptée, et de nombreux pays et commissaires estiment que leur présence fantomatique continue cause des dommages inutiles.
Même le service juridique de la Commission a pris la parole pour indiquer qu’en ce qui le concernait, des restrictions commerciales sur les colonies ne pouvaient être imposées par le biais de droits de douane. Toute proposition, a-t-il indiqué, nécessiterait une base juridique en matière de politique étrangère – ce qui signifie qu’il reviendrait à Kallas de la proposer et de la faire adopter.
La DG Commerce a également préparé des chiffres montrant à quel point le commerce avec les colonies est en réalité insignifiant. Ce commerce, qui ne relève pas de l’accord commercial UE-Israël, représente moins de 1 % des exportations d’Israël vers l’Union. Une goutte d’eau dans l’océan. L’imposer, ont fait valoir plusieurs commissaires, est donc ouvertement politique et le traiter comme une politique commerciale standard ne tiendra pas la route.
En conséquence, la balle est de nouveau dans le camp de Kallas pour proposer des sanctions – des mesures qui nécessiteraient l’unanimité, ce qui n’existe pas. Un responsable de l’UE a déclaré qu’une douzaine de ministres des Affaires étrangères avaient soutenu cette initiative lors d’une réunion la semaine dernière. Mais les collègues de Kallas ne veulent pas que l’UE continue d’accumuler des mesures punitives qui ne mènent nulle part. Sanctionner le commerce avec les colonies israéliennes semble définitivement hors de question.
« La situation reste terrible », a déclaré Kallas aux députés européens ici hier soir. « Le problème, c’est que nous n’avons pas ce levier sur Israël, même avec les mesures actuellement sur la table, car nous ne sommes pas unis. »
Le responsable européen a expliqué à Rapporteur : « La politique étrangère fonctionne à l’unanimité, ce qui n’est pas le cas pour Israël, tandis que les mesures commerciales pourraient obtenir la majorité nécessaire. Il ne s’agit pas d’opposer la politique étrangère au commerce, ni de se renvoyer la balle – il s’agit d’avoir une proposition crédible. Si les États membres veulent des options, le commerce est la plus réaliste à l’heure actuelle. »
Kallas remet en question l’invitation des talibans
Kaja Kallas a remis en question mardi la stratégie de rapprochement de l’UE avec les talibans après l’invitation par la Commission d’une délégation des dirigeants afghans à Bruxelles pour des discussions sur la migration.
« Si nous avons établi des conditions selon lesquelles nous ne devons pas engager de dialogue, alors, si ces conditions ne changent pas, pourquoi modifions-nous notre position ? », a demandé Kallas en réponse à une question de la députée européenne slovène Irena Joveva, membre du groupe Renew. « Nous devrions maintenir la même ligne. »
La cheffe de la diplomatie européenne a laissé entendre qu’elle n’avait guère été impliquée dans cette invitation, la qualifiant de question migratoire traitée en dehors de ses services. Kallas a également clairement indiqué qu’elle ne voyait aucune raison d’engager un dialogue avec le régime taliban.
Niebler vole la vedette à Merkel
La journée de mardi au Parlement européen devait être marquée par la grande inauguration de l’Ordre européen du Mérite, une nouvelle cérémonie sophistiquée récompensant des personnalités telles qu’Angela Merkel, Volodymyr Zelenskyy et tous « ceux qui construisent l’Europe ». (Voici mon croquis parlementaire sur les chevaliers de la table ronde politique).
Mais le Parlement a fait la une des journaux pour toutes les mauvaises raisons. La presse allemande s’est davantage intéressée à la défense chevaleresque du PPE en faveur d’Angelika Niebler, la députée bavaroise accusée d’avoir détourné des fonds publics et abusé de son personnel. Le Parlement a voté contre la levée de son immunité, gelant ainsi une enquête de l’UE à un stade préliminaire. Niebler nie toute malversation.
Elisa Braun m’explique que le Parquet européen a indiqué qu’il « se réserve le droit » de former un recours contre la décision du Parlement. Transparency International a dénoncé une « obstruction à la justice ».
Exclusif : l’Autriche et l’Italie prônent une adhésion « sectorielle » des Balkans
Cinq pays de l’UE font pression sur la Commission pour qu’elle repense la manière dont les futurs membres des Balkans occidentaux sont intégrés au marché unique de l’Union, arguant qu’une intégration économique progressive pourrait aider la région à sortir de la sphère d’influence de la Russie.
« Pour maintenir la dynamique de l’élargissement et faire progresser l’intégration européenne, des incitations fortes et attractives sont nécessaires », ont écrit l’Autriche, la République tchèque, l’Italie, la Slovaquie et la Slovénie dans un document confidentiel consulté par Rapporteur et diffusé parmi les pays de l’UE à Bruxelles vendredi dernier.
La proposition prévoit que les pays candidats obtiennent un accès progressif à certaines parties du marché unique, étape par étape – notamment dans les domaines de l’énergie, des transports et de la politique numérique – à mesure qu’ils s’alignent sur les règles de Bruxelles. Lisez mon article complet.
La maladroite tentative de séduction des États-Unis au Groenland
L’émissaire de Trump, Jeff Landry, est arrivé à Nuuk en promettant amitié, casquettes MAGA et cookies aux pépites de chocolat à volonté. De nombreux Groenlandais y ont toutefois vu davantage un argumentaire de vente géopolitique, rapporte notre collègue Pietro Guastamacchia depuis l’île.
Landry a affirmé à Pietro que les Groenlandais avaient été ignorés avant Trump. « Soyez-en sûrs, nous ne les ignorons plus », a-t-il assuré. Des affiches portant l’inscription « USA ASU » (« USA stop ») sont rapidement apparues devant l’hôtel de la délégation, tandis que les responsables groenlandais accusaient Washington de traiter le territoire comme un laboratoire pour la politique des grandes puissances.
Dans le même temps, Jozef Síkela, le commissaire européen au développement, a également atterri à Nuuk. Contrairement à Landry, il a été accueilli à l’aéroport par le ministre des Affaires étrangères du Groenland avant d’entamer des discussions avec le Premier ministre. Lisez l’intégralité du reportage de Pietro.
Le trilogue du non-retour
Les députés européens et les diplomates se réunissent aujourd’hui pour ce qui devrait être le dernier cycle de négociations sur la proposition de règlement de l’UE en matière de retour – une refonte controversée des règles d’expulsion de l’Union.
Cette législation permettrait aux gouvernements de transférer les demandeurs d’asile déboutés et les migrants en situation irrégulière vers des « centres de retour » situés en dehors de l’UE. La proposition, dévoilée par la Commission dans le cadre de sa campagne en faveur de « solutions innovantes » en matière de migration, est devenue l’un des dossiers les plus politiquement sensibles à Bruxelles.
Avant qu’un accord final puisse être conclu, les négociateurs doivent toutefois encore surmonter leurs divergences sur certains des éléments les plus sensibles de la réforme, allant de la reconnaissance mutuelle des décisions d’expulsion au sein de l’Union à la collaboration avec des « entités de pays tiers » non reconnues. Lisez l’article complet de Nicoletta.
Moulin voit rouge
L’ancien chef de cabinet d’Emmanuel Macron fait face aujourd’hui à un vote parlementaire décisif dans sa candidature au poste de gouverneur de la Banque de France, l’une des fonctions économiques les plus influentes du pays, m’explique Elisa Braun.
La nomination d’Emmanuel Moulin ne peut être bloquée que si les trois cinquièmes des députés s’y opposent, mais l’issue reste incertaine. La France insoumise d’extrême gauche, le Rassemblement national d’extrême droite et une partie du groupe socialiste ont déjà annoncé qu’ils voteraient contre lui, laissant aux Républicains conservateurs les voix décisives.
Cette nomination a ravivé les accusations de népotisme à l’encontre de Macron, sur fond de rumeurs d’un accord avec les Républicains. Les détracteurs accusent le président de placer des alliés proches à des postes clés de l’État en vue de l’élection présidentielle de 2027.
Voici 3 nouveaux articles d’Euractiv :
- Le Royaume-Uni voudrait copier l’accord UE-Mercosur
- Opinion : Concernant Ormuz, l’UE doit éviter les subventions généralisées
- Le méga-pont italien entre en conflit avec les règles de l’UE
Rond-point Schuman
CHIHUAHUA BALTE : Rapporteur a surpris Rihards Kols, député du groupe CRE, en train de glisser un mot à Kaja Kallas pendant une pause en séance plénière. Le bureau de la Lettone a révélé par la suite qu’il s’agissait d’un autocollant « chihuahua balte » – un petit chien sur un fond majestueux composé des drapeaux baltes. C’est un jeu de mots sur une insulte couramment utilisée par les Russes à l’encontre des Baltes, qui sont considérés comme petits et aboyeurs. Kols a estimé que l’Estonienne apprécierait sans doute ce cadeau ironique, ayant elle-même été confrontée à cette insulte.
Les capitales
PARIS 🇫🇷
Une enquête judiciaire officielle a été ouverte dans le cadre d’allégations visant Édouard Philippe, l’un des principaux candidats à l’élection présidentielle française de 2027, a indiqué le parquet financier. Cette enquête fait suite à une plainte accusant Philippe et ses proches collaborateurs de favoritisme, de détournement de fonds publics et de conflits d’intérêts. Cette décision marque une intensification de l’enquête préliminaire en cours, bien que Philippe n’ait pas été mis en examen et nie toute malversation.
– Elisa Braun
LJUBLJANA 🇸🇮
Le vétéran de la droite Janez Janša est sur le point de revenir au poste de Premier ministre après que sa candidature a été officiellement déposée au Parlement mardi, près de deux mois après les élections. RTV Slovenia a rapporté que le leader du SDS bénéficie du soutien de 48 députés au sein de l’assemblée de 90 sièges. Janša, admirateur de Trump et allié de Viktor Orbán, devrait diriger une coalition comprenant des partis de droite et un nouveau parti anti-establishment.
– Christina Zhao
BUDAPEST 🇭🇺
Péter Magyar est en Pologne aujourd’hui pour sa première visite officielle à l’étranger depuis son entrée en fonction, accompagné d’une délégation ministérielle de haut rang. À Varsovie, il doit rencontrer Donald Tusk et les dirigeants parlementaires, signe de son intention de rétablir les relations tendues pendant les années au pouvoir de Viktor Orbán. Magyar devrait se rendre à Vienne plus tard cette semaine.
– Mátyás Varga
BRATISLAVA 🇸🇰
Le Parlement européen s’apprête à voter mercredi une nouvelle résolution sur l’État de droit en Slovaquie, accentuant la pression sur la Commission européenne pour qu’elle prenne des mesures contre le gouvernement de Robert Fico. Ce texte non contraignant soulève des inquiétudes concernant l’indépendance judiciaire, la liberté des médias, les ONG et les droits des minorités, et exhorte Bruxelles à envisager le recours au mécanisme de conditionnalité de l’UE en matière d’État de droit, qui pourrait aboutir à la suspension des fonds européens. Les députés ont adopté une résolution similaire il y a moins de trois semaines.
– Natália Silenská
COPENHAGUE 🇩🇰
Les négociations de coalition ont pris une tournure inattendue mardi lorsque le chef du Parti libéral, Troels Lund Poulsen, a proposé de former un gouvernement minoritaire de centre-droit avec l’Alliance libérale et les Conservateurs, près de trois mois après les élections législatives. Poulsen, qui occupe actuellement le poste d’enquêteur royal, a reporté son attention sur les Modérés centristes de Lars Løkke Rasmussen, dont le soutien parlementaire est désormais susceptible de déterminer si un gouvernement pourra être formé.
– Lucas Harder Anderschou
PRAGUE 🇨🇿
La République tchèque prévoit de durcir les règles applicables aux réfugiés ukrainiens bénéficiant d’une aide humanitaire, selon un projet de loi dévoilé mardi. Les réfugiés bénéficiant d’une protection temporaire devront travailler, diriger une entreprise ou s’inscrire auprès des agences pour l’emploi, tout en passant au moins 16 jours par mois dans le pays, pour continuer à avoir droit aux prestations. Prague souhaite également des règles de séjour plus strictes, des contrôles biométriques renforcés et des restrictions plus sévères sur les documents de voyage afin de lutter contre les abus et de renforcer les contrôles migratoires.
– Aneta Zachová
BELGRADE 🇷🇸
Volodymyr Zelenskyy devrait se rendre à Belgrade cette semaine pour des discussions sur un protocole d’accord de coopération commerciale, ont rapporté les médias serbes, citant des sources diplomatiques. Si cela se confirme, ce serait la première visite du président ukrainien en Serbie depuis son entrée en fonction en 2019. Cette visite mettrait en évidence le délicat exercice d’équilibre de Belgrade : soutenir l’intégrité territoriale de l’Ukraine à l’ONU tout en refusant de se joindre aux sanctions de l’UE contre la Russie et en maintenant des liens étroits avec Moscou.
– Bronwyn Jones
Editrices.teurs : Eddy Wax, Nicoletta Ionta, Christina Zhao, Sofia Mandilara, Charles Szumski
Contributrices.teurs : Elisa Braun, Sofia Sanchez Manzanaro, Maria Simon, Magnus Lund Nielsen, Bruno Waterfield, Pietro Guastamacchia
Traductrice : Clara Vassent