Comment Friedrich Merz espère mettre fin à l'indécision allemande à Bruxelles

Friedrich Merz veut sortir l'Allemagne de l'impasse dans laquelle elle se trouve en matière de politique européenne, mais sa solution risque de ne pas plaire à tout le monde.

EURACTIV.com
Friedrich Merz Campaigns In Dresden
DRESDEN, GERMANY - JANUARY 30: Friedrich Merz, chancellor candidate of the German Christian Democrats (CDU/CSU), speaks to voters during an election campaign tour stop on January 30, 2025 in Dresden, Germany. Merz is currently leading in polls ahead of snap federal parliamentary elections scheduled for February 23. Merz caused a political uproar yesterday by successfully passing a motion in the Bundestag on immigration through the support of the far-right Alternative for Germany (AfD). (Photo by Sean Gallup/Getty Images) [Sean Gallup/Getty Images]

BERLIN – Le destin de l’Europe tient en partie entre les mains de seize Allemands.

C’est le nombre de négociateurs qui vont définir la future politique européenne de l’économie la plus puissante du continent, alors que les chrétiens-démocrates (CDU) et les sociaux-démocrates (SPD) s’efforcent de parvenir à un accord de coalition dans le cadre de pourparlers qui ont débuté hier.

S’accorder sur les questions européennes n’est généralement pas une priorité majeure. Mais cette fois-ci, les négociateurs ont reçu une mission spéciale venue d’en haut.

Après trois années d’indécision allemande à Bruxelles, Friedrich Merz, le futur chancelier chrétien-démocrate, souhaite que son pays joue un rôle de premier plan dans la définition de la réponse à apporter à la myriade de défis auxquels le continent est confronté.

Sa solution ? Une refonte institutionnelle qui lui donnerait plus de pouvoir sur l’élaboration des politiques européennes.

Cette réforme pourrait permettre d’éviter l’indécision chronique qui touche les gouvernements allemands de coalition sur les questions européennes ces dernières années. Mais cette solution risque également de compliquer les négociations, qui ne font que commencer.

Friedrich Merz souligne toutefois que l’alternative serait désastreuse : « si l’Allemagne reste silencieuse, (…) nous nuisons également à la capacité d’action de l’ensemble de la communauté européenne », a-t-il déclaré lors d’un discours programmatique sur sa future politique étrangère en janvier.

Indécision chronique à Berlin

Le SPD partage probablement le diagnostic de Friedrich Merz, car l’impression que la coalition tripartite allemande dirigée par le SPD a laissée à Bruxelles au cours des trois dernières années n’a guère été convaiquante.

Les décisions concernant l’Europe étant réparti entre différents partis et ministères, l’indécision sur les questions clés est un problème depuis l’époque des « grandes coalitions » d’Angela Merkel.

Alors que le président français dispose d’une autorité quasi totale sur la trajectoire européenne de son pays, la chancelière doit trouver une position commune au sein de son gouvernement.

Lorsque les partenaires de la coalition au pouvoir ne parviennent pas à s’entendre sur une position, Berlin doit s’abstenir de voter sur la législation européenne – une situation devenue si courante qu’elle est surnommée le « vote allemand ».

À Berlin, un dossier législatif pluriministériel tel que la réforme de l’UE sur l’immigration doit être approuvé par tous les ministères concernés, ce qui nécessite, dans le cas de l’immigration, l’approbation des ministres des affaires étrangères et de l’intérieur.

Même la responsabilité de la coordination est divisée. Le département UE de la chancellerie peut intervenir pour arbitrer des conflits politiques entre les parties, mais le ministère des affaires étrangères et le ministère de l’économie sont officiellement en charge de la coordination entre les ministères, expliquent des sources gouvernementales.

Ils se partagent également la responsabilité de la préparation des sommets du Conseil européen avec la Chancellerie, tandis qu’un ministre de second rang du ministère des affaires étrangères contrôle les portefeuilles de la réforme de l’UE et de l’élargissement. Cela confère au ministère des affaires étrangères – généralement détenu par un partenaire de coalition junior – une grande influence sur les questions européennes.

En bref, il s’agit d’un patchwork de responsabilités qui se chevauchent et qui ont souvent laissé peu d’espace à Berlin pour proposer une vision européenne cohérente.

La situation s’est détériorée sous le gouvernement tripartite du chancelier sortant Olaf Scholz, où les disputes étaient nombreuses entre les sociaux-démocrates, les Verts et les Libéraux démocrates (FDP).

« Au cours de la dernière législature, presque tous les ministres ont manqué d’implication européenne », reconnait une source au sein du SPD, soulignant également l’indifférence d’Olaf Scholz sur la question, lui qui est principalement un « atlantiste ».

Les partenaires de la coalition ont à plusieurs reprises échoué à s’engager dans une législation européenne clé jusqu’à la dernière minute, pour finalement s’abstenir de prendre une quelconque position en raison de l’absence d’accord à Berlin.

L’exemple le plus notoire est celui de la proposition d’interdiction de la vente de nouvelles voitures à essence, qui avait été entièrement négociée à Bruxelles, avant d’être bloquée lorsque l’Allemagne s’est retirée juste avant le vote final en raison d’un veto interne du FDP. Le fait que l’Allemagne, où se trouve une puissante industrie automobile, n’ait pas pesé plus tôt sur le débat a déconcerté et irrité de nombreux autres pays de l’UE.

Un Merz plus puissant est-il la solution ?

Friedrich Merz s’est engagé à mettre fin à ces problèmes et vise une refonte institutionnelle, comme il l’avait indiqué en janvier.

Il s’agira tout d’abord de créer un nouveau et puissant conseil de sécurité nationale, qu’il espère transformer en « centre de gravité de la prise de décision collective du gouvernement sur toutes les grandes questions de politique étrangère, de sécurité, de développement et de politique européenne ».

Le deuxième pilier consiste à placer le pouvoir de direction de la politique européenne directement sous l’autorité du chancelier.

Le problème ? Il ne sera pas facile de faire accepter cette prise de pouvoir à ses partenaires de coalition.

La création d’un conseil de sécurité est probablement la partie la moins controversée, puisque le SPD avait déjà tenté de créer une telle institution sous Scholz, avant d’être bloqué par les Verts.

Mais comme il est presque certain qu’un membre du SPD revendiquera le ministère des affaires étrangères, il est peu probable qu’ils acceptent de transférer ces compétences européennes à la chancellerie sans se battre.

« Je pense que nous protesterions vigoureusement », explique la source du SPD. « Nous ne serions pas malins si nous laissions la politique européenne entièrement aux chrétiens-démocrates, car la politique européenne est également extrêmement importante pour les domaines cruciaux de l’économie et de l’énergie ».

Les experts pensent toujours que Friedrich Merz a une chance d’améliorer la coordination de la politique européenne, étant donné que les nouveaux dirigeants du SPD ont également intérêt à renforcer le leadership de l’Allemagne en Europe, selon une analyse réalisée par Johannes Lindner, Thu Nguyen et Jannik Jansen du Centre Jacques Delors.

« Toutefois, une centralisation complète au sein de la chancellerie ne sera pas possible, ne serait-ce qu’en raison de l’indépendance ministérielle et du besoin de coordination entre la CDU/CSU et le SPD », explique cependant Johannes Lindner à Euractiv.

Beaucoup dépendra de la capacité des ministres à améliorer leur coordination quand cela sera nécessaire, a-t-il affirmé.

« Les négociations de la coalition sont un premier test pour savoir à quel point ils sont proches les uns des autres sur les questions de politique européenne les plus importantes ».

[BTS]