La relation entre Friedrich Merz et Ursula von der Leyen bat de l'aile

Les vives critiques allemandes concernant la proposition de budget européen illustrent une détérioration visible des relations entre le chancelier Friedrich Merz et la Commission d'Ursula von der Leyen.

EURACTIV.com
CDU committee meetings
dpatop - 19 February 2024, Berlin: Friedrich Merz (CDU), CDU Federal Chairman and Union parliamentary group leader, and Ursula von der Leyen, President of the European Commission, take part in the CDU Federal Executive Committee meeting. Photo: Kay Nietfeld/dpa (Photo by Kay Nietfeld/picture alliance via Getty Images) [Kay Nietfeld/picture alliance via Getty Images]

Le 16 juillet vers 21h30, après la présentation par la Commission européenne du budget de l’UE pour la période 2028-2034, une déclaration a été envoyée aux correspondants politiques de Berlin.

Dans sa communication de 100 mots exactement, le principal porte-parole du gouvernement allemand, Stefan Kornelius, s’attaque à la proposition de cadre financier pluriannuel (CFP) de l’UE. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait dévoilée plus tôt dans la journée un budget de 2 000 milliards d’euros dont la structure à été complètement remaniée.

Les projets visant à augmenter le budget à long terme de près de deux tiers ne sont pas acceptables dans une période où la rigueur budgétaire est de mise, écrit le porte-parole. Et d’ajouter que l’Allemagne ne soutiendrait pas non plus l’idée d’imposer aux entreprises une taxe sur les sociétés à l’échelle de l’UE. « Berlin ne pourra pas accepter la proposition de la Commission », résume-t-il.

La virulence du message a surpris jusque dans les rangs du camp Merz. Plusieurs alliés du chancelier ont été déconcertés par le ton utilisé contre une proposition émanant de la présidente de la Commission, issue elle-même du même parti que Friedrich Merz, l’Union chrétienne-democrate d’Allemagne (CDU).

Selon plus d’une demi douzaine de fonctionnaires, cette sortie marque l’expression la plus nette du mécontentement croissant de Berlin à l’égard de Bruxelles. Le chancelier reproche à la Commission un manque d’écoute, notamment sur les sujets de compétitivité et de dérèglementation.

Les tensions entre Ursula von der Leyen et Friedrich Merz se cristallisent au fil des semaines. La relation entre l’exécutif allemand et l’exécutif européen laisse transparaître des désaccords de fond qui peinent de plus en plus à rester dissimulés.

En ce qui concerne le CFP, un haut fonctionnaire allemand a déclaré qu’Ursula von der Leyen aurait dû savoir qu’une augmentation du budget et une nouvelle taxe sur les entreprises n’étaient pas envisageables pour Berlin.

Et plusieurs sources ont déclaré que la cheffe de la Commission n’avait pas partagé les parties controversées de la proposition avec Berlin à l’avance, peut-être parce qu’elle savait qu’elles seraient rejetées.

Cette opacité entame l’image d’une entente étroite entre Friedrich Merz et Ursula von der Leyen, qui prévalait malgré la proximité de la présidente de la Commission avec l’ancienne chancelière et grande rivale de Friedrich Merz, Angela Merkel. Désormais, en dépit des échanges réguliers ces dernières années, y compris des conversations fréquentes le week-end, leur relation apparaît fragilisée.

Avant les élections allemandes de février, Friedrich Merz avait promis à plusieurs reprises de restaurer le leadership de Berlin en Europe et d’éliminer les obstacles à la croissance économique qu’il imputait à Bruxelles.

Pour cela, il devait pouvoir compter sur un solide appui de l’axe de centre-droitl’axe de centre-droit allemand, incluant Manfred Weber, chef du Parti populaire européen (PPE), le plus grand groupe au Parlement européen.

Et pendant la période précédant les élections de février, les deux parties ont joué le jeu.

Lorsque Ursula von der Leyen a eu besoin du soutien de Friedrich Merz lors des élections européennes de 2024, elle a commencé à se faire l’écho de son mantra : moins de micro-règlements, plus de grandes orientations.

Lors de la campagne électorale en Allemagne, elle n’a pas démenti, à son tour, lorsque Friedrich Merz l’a engagée dans un document du PPE sur la réduction de la charge administrative, qui visait certaines des politiques de son premier mandat.

Congrès de Valence

Lors du congrès du PPE à Valence au printemps, Friedrich Merz a toutefois montré qu’il ne serait pas un partenaire complaisant.

Dans un discours prononcé à Valence, il n’a guère fait l’éloge du bilan de la Commission. Au lieu de cela, il a reproché à Bruxelles d' »ennuyer les gens avec des bouchons de bouteille fixes », a promis de revoir les règles environnementales qui font partie de l’héritage de la première Commission von der Leyen, et s’est insurgé contre les tests de sécurité plus stricts pour les véhicules privés.

Une intervention accueillie par les acclamations des délégués, mais qui a laissé la présidente de la Commission visiblement crispée.

« Ursula von der Leyen n’aime pas que les gens s’accrochent à de petites choses comme les capsules de bouteilles », a déclaré le fonctionnaire.

La bureaucratie bruxelloise…

Les critiques répétées de Berlin envers la bureaucratie bruxelloise se multiplient. Dans l’entourage du chancelier, on estime que l’Allemagne doit désormais gérer publiquement un flux constant de décisions jugées contre-productives, voire absurdes, venant des institutions européennes.

Les premières rumeurs concernant les plans pour le prochain budget à long terme de l’UE ont été considérées comme si éloignées de la réalité et des contraintes fiscales de la plupart des pays européens que certains fonctionnaires allemands n’y ont d’abord pas cru.

Certains autres projets de la Commission ont aussi été perçus comme irréalistes, comme la proposition d’imposer le 100 % électrique pour les nouvelles flottes de voitures de location et d’entreprise d’ici 2030. Une idée vivement condamnée par le chancelier.

« Les propositions (…) ignorent complètement les besoins que nous avons actuellement en Europe », a-t-il tonné il y a deux semaines.

Quelques jours plus tôt, l’on apprenait que dans une lettre à Ursula von der Leyen il exprimait sa « grande inquiétude » concernant le règlement de l’UE sur la déforestation, qui imposerait de nouvelles obligations de déclaration, même pour les produits provenant de forêts allemandes étroitement règlementées.

Des exemptions pour les « pays à risque zéro » comme l’Allemagne constitueraient « une contribution importante au démantèlement de la bureaucratie », insistait encore Friedrich Merz.

En revanche, contrairement à d’autres dirigeants, il s’est montré particulièrement satisfait de l’issue des négociations sur les droits de douane avec les États-Unis, qui ont abouti à une surtaxe de 15 % sur les exportations de l’UE. Mais ce résultat n’a été obtenu qu’après qu’il ait critiqué avec véhémence le fait que les objectifs de négociation de la Commission étaient « beaucoup trop complexes » et trop vastes au départ.

Pour certains à Bruxelles, ces critiques reflètent moins une impasse institutionnelle qu’un problème politique : Friedrich Merz découvrirait la complexité du fonctionnement européen et le poids limité de l’influence allemande dans certaines décisions.

Le fait d’être arrivé au gouvernement a été un retour à la réalité pour l’agenda politique de Friedrich Merz, a suggéré un fonctionnaire du PPE.

Les deux parties affirment cependant que la relation personnelle entre Friedrich Merz et Ursula von der Leyen demeure cordiale et fondée sur des objectifs politiques communs. La confrontation actuelle viserait davantage les rouages de la Commission que sa présidente elle-même.

Quoi qu’il en soit, dans le contexte de la division croissante entre la Commission et Berlin sur des fronts politiques clés, la relation personnelle entre le chancelier et la présidente de l’exécutif de l’UE pourrait s’avérer largement hors de propos.

Comme le déclarait Friedrich Merz au lendemain de la présentation du budget septennal de l’UE, les deux années à venir « seront une rude bataille ».