L’Espagne sous pression : la crise migratoire de Ceuta met Schengen à l’épreuve

Selon les médias locaux, 60 000 migrants auraient afflué vers la petite enclave espagnole de Ceuta, située sur la côte nord-africaine

EURACTIV.com
Des dizaines de personnes célèbrent avoir franchi la frontière entre Ceuta et le Maroc, le 31 juillet 2026 [Photo : Marcos Moreno/Europa Press via Getty Images]

MADRID – Le chaos provoqué par l’afflux de milliers de personnes en provenance du Maroc vers l’enclave espagnole de Ceuta a suscité un vif débat à travers tout le continent, plaçant la politique frontalière de l’UE au premier plan de l’agenda politique de l’Union.

Après plusieurs jours de tensions croissantes, des vagues de personnes ont pénétré jeudi dans cette ville espagnole d’Afrique du Nord – tant par la mer qu’en franchissant la frontière terrestre –, mettant les autorités locales en état d’alerte maximale.

Madrid a déployé l’armée et fermé la frontière de Melilla, son autre enclave d’outre-mer limitrophe du Maroc, en réponse à cet afflux massif de migrants en situation irrégulière, qui a déclenché la plus grave crise migratoire que l’Espagne ait connue à ce jour.

Alors que les réseaux sociaux regorgent d’images montrant des milliers de personnes affluant dans cette petite ville de 84 000 habitants, les réactions politiques à travers l’Europe ne se sont pas fait attendre.

L’opposition espagnole a directement imputé la responsabilité de la crise au Premier ministre Pedro Sánchez et aux politiques pro-immigration de son gouvernement – le parti d’extrême droite Vox qualifiant même cet afflux d’ « invasion ». Les répercussions se sont désormais étendues à la scène européenne.

La France a annoncé qu’elle renforcerait ses contrôles à la frontière avec l’Espagne compte tenu de la situation, le ministre des Affaires étrangères indiquant qu’une force mobile est prête à intervenir en cas de mouvements vers le territoire français. La présidence d’Emmanuel Macron a déclaré que la France est prête à soutenir les autorités espagnoles, si celles-ci le souhaitent, notamment en collaboration avec l’agence européenne des frontières Frontex.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a qualifié les scènes observées à Ceuta d’« inacceptables », ajoutant : « Les réseaux de passeurs doivent être démantelés. Et les retours doivent être rapides, comme le permettent nos règles. » Elle a précisé que le commissaire chargé des migrations, Magnus Brunner, et la commissaire chargée de la Méditerranée, Dubravka Šuica, suivent également la situation de près.

Bien que le chiffre exact reste incertain, le syndicat de police JUPOL a déclaré à Euractiv qu’il confirme les informations relayées par les médias espagnols, citant des sources sécuritaires, selon lesquelles jusqu’à 49 000 personnes seraient entrées à Ceuta au cours de la journée. Le maire de Ceuta, Juan Jesús Vivas, a par la suite estimé ce nombre à 60 000.

Le ministère espagnol de l’Intérieur a indiqué à Euractiv qu’il n’existe pas encore de chiffres officiels.

De quoi alimenter le discours d’extrême droite

Alors que la situation à Ceuta était critique jeudi soir, le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a annoncé son intention de fermer l’espace Schengen à l’Espagne.

Sa position a été reprise par la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, qui a déclaré : « Les images en provenance de Ceuta sont frappantes et démontrent, une fois de plus, que l’immigration clandestine incontrôlée représente une menace concrète pour la sécurité des frontières de l’Europe. »

Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a alors riposté en convoquant l’ambassadeur italien à Madrid pour des propos qu’il a jugés inappropriés.

Le député européen socialiste espagnol Javi López s’est joint à la polémique et a condamné la position de l’Italie, la qualifiant d’« indigne d’un partenaire européen ».

Le président du PPE, Manfred Weber, a exhorté le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez à « protéger nos frontières extérieures », faisant écho à l’avertissement du chef de l’opposition espagnole, Alberto Núñez Feijóo, qui a évoqué une « situation désespérée » et une « crise de sécurité nationale ».

Ceuta, 30 juillet 2026

Si les raisons de cet afflux de migrants restent inconnues, l’extrême droite a saisi cette occasion pour intensifier le débat sur le renforcement des contrôles aux frontières au sein de l’UE.

La réaction de l’extrême droite européenne a été rapide et coordonnée. Matteo Salvini, le chef de la Ligue, a été le premier, jeudi, à appeler sur les réseaux sociaux à la suspension de la coopération Schengen avec l’Espagne. Tajani et Meloni lui ont ensuite emboîté le pas en lançant leurs propres appels publics.

Selon des sources de la Ligue, Salvini a été en contact régulier avec Santiago Abascal, le chef du parti espagnol Vox, au fur et à mesure que la crise se développait. Vendredi, Jordan Bardella, le chef du groupe Patriotes pour l’Europe, qui regroupe les députés européens de Salvini, a appelé à la convocation d’une session d’urgence du Parlement européen.

L’extrême droite européenne a reçu le soutien d’Elon Musk, propriétaire de la plateforme X, qui a partagé une vidéo d’Eva Vlaardingerboek, une militante d’extrême droite néerlandaise qui est le visage d’une pétition « Save Europe » appelant à des expulsions massives. Cette pétition a été rejetée ce mois-ci par la Commission européenne pour violation des valeurs de l’UE.

La présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, a appelé à la fermeture de la frontière avec l’Espagne. « Face aux entrées massives et coordonnées de migrants en Espagne, encouragées par le gouvernement espagnol, la France doit sans délai renforcer les contrôles à ses frontières », a-t-elle déclaré. Son collègue du RN, Jordan Bardella, a évoqué une « submersion sans précédent » et a déclaré que les Européens « ne peuvent pas être les victimes collatérales de la politique du Premier ministre socialiste de l’Espagne Pedro Sánchez ».

L’ancien directeur de Frontex et député européen d’extrême droite Fabrice Leggeri s’est joint aux appels de Marine Le Pen pour « rétablir temporairement les contrôles aux frontières intérieures ».

La ministre finlandaise de l’Intérieur, Mari Rantanen, membre du Parti des Finlandais (anti-immigration), a écrit sur X que l’Espagne a « complètement échoué » à protéger la frontière extérieure de l’espace Schengen contre les franchissements irréguliers, exhortant tous les pays de l’UE à soutenir la proposition de Meloni et affirmant que les pays qui ne remplissent pas leur obligation de sécuriser les frontières extérieures de l’Union ne devraient pas rester dans l’espace Schengen.

La crise actuelle dépasse de loin celle connue en 2021, au plus fort des tensions entre Madrid et Rabat. Cette année-là, le Maroc avait assoupli ses contrôles aux frontières et permis à 10 000 personnes d’entrer dans les enclaves espagnoles en seulement deux jours.

Cet afflux avait été déclenché par l’accueil par l’Espagne du dirigeant du Sahara occidental, Brahim Ghali, ce qui avait provoqué une grave crise diplomatique. La crise n’a pris fin qu’après le soutien officiel par le Premier ministre Pedro Sánchez du plan d’autonomie du Maroc pour le Sahara occidental.

Cet article sera mis à jour au fur et à mesure de l’évolution de la situation.

Eddy Wax et Pietro Guastamacchia ont contribué à la rédaction de cet article.

(ow, cs)