Le fantôme de Silvio Berlusconi plane sur les médias allemands

Un nom inattendu a ressurgi cette semaine lors d’une conférence de presse du gouvernement allemand : Silvio Berlusconi, annoncé comme invité à la chancellerie… alors qu’il est décédé depuis deux ans.

EURACTIV.com
L'homme politique italien Silvio Berlusconi, aujourd'hui décédé. [Getty Images/Simona Granati_Corbis]

Lors d’une conférence de presse du gouvernement allemand, un porte-parole a annoncé la venue imminente de Silvio Berlusconi à la chancellerie de Friedrich Merz.

Petit hic : celui qui a été le Premier ministre qui est resté le plus longtemps en fonction dans l’Italie d’après-guerre est décédé il y a deux ans, comme s’est empressé de le rappeler un journaliste.

En réalité, ce n’est pas Silvio, mais son fils Pier Silvio Berlusconi qui a été invité à Berlin pour discuter de la tentative de sa famille de racheter la deuxième plus grande entreprise privée de médias allemande, ProSiebenSat.1, via l’empire médiatique du défunt patriarche, MediaForEurope (MFE).

Le projet a été rendu public en mars, mais MFE a annoncé lundi 28 juillet qu’il allait revoir son offre aux actionnaires à la hausse afin de prendre le contrôle total de la société, dont il détient actuellement 30 % des parts.

Cette offensive a ravivé les inquiétudes sur l’indépendance éditoriale de ProSiebenSat.1, qui exploite plusieurs grandes chaînes privées allemandes. Berlin, habituellement discret dans ce type de dossier, est sorti de sa réserve.

« Un changement de propriétaire ne doit pas entraîner une restriction de l’indépendance journalistique », a averti le commissaire allemand à la Culture et aux médias, Wolfram Weimer. Il a déclaré avoir invité Pier Silvio Berlusconi, car il était important d’examiner « qui se cache derrière » le rachat d’une « institution aussi importante ».

Cette offre a ravivé le spectre de Silvio Berlusconi, quatre fois Premier ministre, magnat des médias et propriétaire du club de football AC Milan de son vivant.

Longtemps, la presse allemande a suivi ses frasques privées et scandales politiques avec une fascination mêlée de mépris.

À la fin des années 2000, alors que des pays de l’UE comme l’Italie croulaient sous le poids d’une dette de plusieurs milliards d’euros, les Allemands, connus pour leur frugalité, étaient déconcertés par les succès électoraux répétés de Silvio Berlusconi et de son parti de centre-droit, aujourd’hui connu sous le nom de Forza Italia.

Cette frustration trouvait son origine non seulement dans son refus obstiné de réformer l’économie italienne criblée de dettes, mais aussi dans ses démêlés judiciaires répétés, notamment des accusations de fraude fiscale et de corruption, comme le versement d’argent pour acheter le silence sur ses fameuses soirées « bunga bunga ». Il a toujours nié toutes ces accusations.

Une indépendance en jeu ?

Aujourd’hui toutefois, l’attention se concentre moins sur les scandales personnels que sur la ligne éditoriale des médias contrôlés par MFE. En Allemagne, plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer les risques d’une prise de contrôle par le clan Berlusconi.

« Nous mettons en garde contre le rachat par les héritiers de Berlusconi depuis un certain temps déjà », a déclaré Mika Beuster, présidente de l’Association allemande des journalistes (DJV).

Dans les années 1990 et 2000, les chaînes de télévision détenues par Silvio Berlusconi, telles que Italia 1 et TG4, étaient connues — et souvent critiquées — pour orienter leur ligne éditoriale vers la droite ou en faveur de Silvio Berlusconi lui-même. Actuellement, l’empire médiatique MFE est toujours considéré comme proche de Forza Italia.

Parallèlement à cela, Silvio Berlusconi entretenait de bonnes relations avec le président russe Vladimir Poutine, aujourd’hui persona non grata en Allemagne.

Mika Beuster, de la DJV, s’est dit « préoccupé par l’avenir des emplois dans le journalisme, mais aussi par la proximité inquiétante des médias MFE avec les positions populistes de droite ».

Si Pier Silvio Berlusconi s’est voulu rassurant, ses garanties ont été accueillies avec scepticisme. Selon lui, MFE ne cherche pas à obtenir un « contrôle total », mais plutôt une participation qui permettrait à l’entreprise de « donner une orientation claire, fondée sur une vision commune ».

S’il ne sera pas facile pour le gouvernement allemand d’empêcher cette acquisition, Pier Silvio Berlusconi devra convaincre les actionnaires et l’emporter sur le conglomérat d’investissement tchèque PPF Group, qui détient actuellement 15 % des parts de ProSiebenSat.1 et cherche aussi à augmenter sa participation.

Nicoletta Ionta a contribué à la rédaction de cet article.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]