Margaret Thatcher aurait voulu une réforme du marché du carbone
EXCLUSIF / Deux anciens ministres britanniques de l’environnement des tories, Tim Yeo et John Gummer, ont appelé les eurodéputés conservateurs rebelles à soutenir un marché du carbone efficace lors d’un vote important au Parlement européen à Strasbourg aujourd’hui (16 avril), parce que « Margaret Thatcher l’aurait voulu ».
EXCLUSIF / Deux anciens ministres britanniques de l’environnement des tories, Tim Yeo et John Gummer, ont appelé les eurodéputés conservateurs rebelles à soutenir un marché du carbone efficace lors d’un vote important au Parlement européen à Strasbourg aujourd’hui (16 avril), parce que « Margaret Thatcher l’aurait voulu ».
Le premier ministre britannique, David Cameron, soutient un projet européen qui vise à renforcer les prix du carbone en reportant 900 millions de crédits de la vente aux enchères. La plupart des eurodéputés tories du Groupe des conservateurs et réformistes européens (CRE) s'y opposent toutefois.
Certains estiment que les résultats du vote, qui pourrait déterminer l'avenir du système européen d’échange de quotas d’émissions (ETS), sont imprévisibles.
Selon des eurodéputés, une tentative antérieure du Parti populaire européen (PPE) de centre-droit d'organiser le vote demain (17 avril) a tourné court car le parti s'est rendu compte que de nombreux eurodéputés britanniques conservateurs seraient à Londres ce jour-là pour les funérailles de Margaret Thatcher.
Le bruit court que des eurodéputés britanniques du Groupe CRE pourraient faire basculer le vote avant de quitter Strasbourg en matinée pour commémorer la Dame de fer à Londres.
Tim Yeo, ministre de l'environnement entre 1992 et 1993 et président actuel de la commission britannique sur l'énergie et le changement climatique, s'est dit satisfait de cette perspective.
« Ce serait approprié, car elle était la première chef de gouvernement à reconnaître la science du changement climatique il y a près de 25 ans », a-t-il déclaré à EURACTIV. « Elle était en avance sur son temps à cet égard et je pense qu'elle aurait été en faveur de mécanismes de marché comme solution au problème. Si le moment choisi pour ces funérailles permet au vote d'avoir lieu, c'est approprié. »
« Le marché du carbone est un marché libre »
S'exprimant par téléphone depuis Londres, John Gummer, baron de Deben et ancien ministre de l'agriculture sous Margaret Thatcher avant d'être en charge de l'environnement, est allé plus loin.
« Elle voulait s'assurer que toutes les solutions étaient orientées vers un marché libre et, bien sûr, le marché du carbone est une solution de marché libre, exactement celle qu'elle souhaitait. Tout personne qui se prétend être thatchérienne devrait certainement être en faveur d'un marché du carbone efficace », a-t-il déclaré.
« Toute la finalité de ce que nous essayons de faire, c'est d'avoir une solution de marché à un problème mondial appelé changement climatique », a-t-il ajouté. « C'est exactement ce que Margaret Thatcher aurait voulu. Elle était déterminée à parvenir à un marché libre et c'est ce dont il s'agit. »
L'héritage politique de Mme Thatcher est un problème épineux au sein du Parti conservateur, qui concerne des questions de réglementations européennes.
Dans les années 1980 et 1990, MM. Yeo et Gummer ont tous deux été qualifiés de conservateurs modérés « timorés » par un groupe eurosceptique émergent au sein du Parti conservateur. Ce groupe se considérait comme l’héritier d'une héroïne ingratement renversée par des députés pro-européens du parti.
Pas de frontière pour le changement climatique
« Le nœud du problème, c'est que l'UE a mené la lutte contre le changement climatique. Il est universellement reconnu que la question de l'environnement est mieux gérée à l'échelle européenne et même les eurosceptiques pour des raisons évidentes [le reconnaissent] », a déclaré M. Gummer.
« Le climat ne s'arrête pas aux frontières nationales », a-t-il ajouté. « Madame Thatcher l'avait clairement remarqué. »
M. Gummer a précisé que Margaret Thatcher était une scientifique qui avait reconnu très tôt la réalité du changement climatique. Elle avait persuadé le président américain de l'époque, George Bush, d'assister à la première conférence de Rio sur le développement durable en juin 1992.
De nombreux défenseurs de l'environnement contestent les qualifications de Mme Thatcher dans ce domaine en raison des conséquences néfastes de sa privatisation et de son programme de déréglementation.
Ils indiquent qu'elle a défendu le pétrole de la mer du Nord et s'est rapidement désintéressée du changement climatique après le déclin électoral d'un Parti vert.
En 1989, elle a cependant déclaré à l'Assemblée générale de l'ONU : « L'homme et ses activités modifient l'environnement de notre planète d'une manière dommageable et dangereuse. En conséquence, le changement à l'avenir sera probablement plus fondamental et plus répandu que tout ce que nous avons connu jusqu'à présent. »
Margaret Thatcher a appelé à une réponse coordonnée de la communauté internationale.
« C'est l'une de ses prédictions les plus remarquables », a indiqué M. Gummer. « Elle soutenait continuellement et sincèrement que la Grande-Bretagne [devait] jouer un rôle prépondérant dans la lutte contre le changement climatique. Elle ne voulait pas que ceux qui voulaient des solutions centralistes et marxistes se saisissent de la question. »
Alliés incongrus
Lors du vote d'aujourd'hui sur le marché du carbone en séance plénière à Strasbourg, les défenseurs réactionnaires du marché libre devraient s'allier aux membres du Groupe GUE/GVN d'extrême gauche, opposés à des solutions fondées sur le marché pour le changement climatique.
L'eurodéputé vert néerlandais Bas Eickhout a indiqué que le vote serait tellement serré que la faction du GUE opposée à l'ETS pourrait « absolument » faire pencher la balance.
« Ils n'ont jamais aimé le mécanisme de marché et estiment donc que l'idée d'échanger [des crédits] de pollution sur le marché ne vaut pas la peine d'être soutenue », a-t-il déclaré. « Cela rend les choses intéressantes, car à tous égards, ils formeront un front avec les vrais croyants du marché libre. »
M. Yeo a ajouté : « Les gens devraient réfléchir à deux fois au fait que les personnes qui adoptent un point de vue dogmatique et non scientifique sur le problème du changement climatique se retrouvent avec des alliés incongrus [au milieu] d'éléments plutôt marginaux. »
EURACTIV n'a pas été en mesure de contacter des eurodéputés de GUE/GVN, mais un nouveau rapport publié hier (15 avril) par l'Observatoire de l'Europe industrielle partage un point de vue semblable : l'ETS ne peut pas être réformé et ne devrait pas être reproduit.
Ce document prétend que le système n'a pas réduit les émissions de carbone, qui n'ont diminué brièvement qu'au cours de la deuxième phase de l'ETS en raison de la récession économique. Selon ce rapport, l'ETS a, au contraire, transféré les financements pour le climat à des grands pollueurs sous forme de crédits afin de polluer gratuitement.
Fuite de carbone
Cette position est soutenue par des preuves telles qu'un télégramme du gouvernement américain de 2008, révélé par Wikileaks. Ce document indique que l'on peut considérer qu’aucun des projets de marché du carbone en Inde, d'une valeur de 25 milliards de dollars (19,1 milliards d'euros) ne s’ajoute à ce qui aurait quand même eu lieu.
Des entreprises britanniques ont investi des milliards de livres dans la réduction du changement climatique et son adaptation. Le gouvernement britannique établira bientôt un prix plancher du carbone.
Des décideurs politiques du continent en charge du climat estiment que ce mécanisme est ambivalent, car il pourrait empiéter sur l'ETS et lui nuire. Si la proposition de report de l'UE n'est pas acceptée aujourd'hui, certaines entreprises craignent qu'une chute ultérieure des prix du carbone n'expose le Royaume-Uni à une « fuite du carbone ».
« Il est certainement vrai que les conséquences néfastes du prix plancher du carbone s'aggraveront si cette motion de report est rejetée », a déclaré M. Yeo.