Avec les avantages de la vie moderne qui ont atteint un niveau record, pourquoi sommes-nous tous si anxieux ?

Bien que la richesse mondiale ait atteint un sommet historique, les gens se sentent de plus en plus insécurisés. Achim Steiner sur les raisons pour lesquelles nous sommes si anxieux.

March 20201 – NY, New York. UNDP Administrator, Achim Steiner. Photo: UNDP/Michael Atwood
Achim Steiner est l'Administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement.

Bien que la richesse mondiale ait atteint un sommet historique, les gens se sentent de plus en plus insécurisés. Achim Steiner sur les raisons pour lesquelles nous sommes si anxieux.

Achim Steiner est l’Administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement.

Partout dans le monde, les 30 dernières années de développement mondial ont apporté des changements extraordinaires. Les gens vivent en moyenne plus longtemps, les taux d’alphabétisation sont en hausse et le monde est à bien des égards un endroit plus sain et plus riche. Pourtant, 6 personnes sur 7 dans le monde se sentent en insécurité, selon un nouveau rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Bien que la richesse mondiale ait atteint un sommet sans précédent, le sentiment de sécurité des personnes est faible dans presque tous les pays, y compris ceux dont le niveau de développement humain est élevé. En Europe et en Amérique du Nord, par exemple, près de 3 personnes sur 4 se sentent en insécurité. 

Cela peut sembler banal. Après tout, le traumatisme de ces deux dernières années est palpable. Mais les données montrent que le sentiment d’insécurité était déjà élevé avant la pandémie de COVID-19, ce qui signifie que les menaces actuelles auxquelles nous sommes confrontés ne sont qu’un aspect du problème. Cette détresse est fondée sur un truisme gênant, à savoir que la course agressive de l’humanité vers le progrès, ou que le progrès à tout prix, ne se traduisent pas aujourd’hui par un monde plus sûr, mais qu’ils provoquent bien au contraire les dangers de demain. 

Considérez l’incapacité du monde à s’attaquer sérieusement à la crise climatique. De nouvelles prévisions du PNUD montrent que 40 millions de personnes pourraient mourir directement des suites des changements de température avant 2100. Toutefois aucun pays n’a atteint un niveau de développement élevé sans exercer également une pression importante sur notre planète. Cela signifie que l’augmentation des tempêtes, des vagues de chaleur et des zoonoses dont nous sommes témoins actuellement fait partie du prix que nous devons payer pour notre approche actuelle du développement. 

Telle est la réalité de l’âge des êtres humains — ou « l’ère de l’Anthropocène » — et alors que la vie de notre planète est en jeu, ce sont certaines des personnes les plus vulnérables du monde qui seront les plus menacées. Des changements planétaires dangereux augmenteront l’insécurité alimentaire, intensifieront les conflits et plongeront davantage de personnes dans la pauvreté. En 2020, 2,4 milliards de personnes étaient confrontées à l’insécurité alimentaire, soit une augmentation de 44 % depuis 2014. 

La COVID-19 est un autre exemple frappant. Si, à bien des égards, la réponse mondiale à la pandémie a été rapide, elle a également été marquée par un manque généralisé de coordination et des disparités flagrantes dans l’accès aux vaccins. Tout cela a exacerbé la crise et affaibli la capacité de nos systèmes et institutions à assurer notre sécurité. En 2021, alors que le monde enregistrait le PIB mondial le plus élevé de l’histoire, l’espérance de vie mondiale à la naissance a diminué pour la deuxième année consécutive. Soudainement, l’idée depuis bien longtemps répandue que le progrès économique améliore la sécurité personnelle, n’est plus évidente. 

Et donc, nous — les plus développés, les plus connectés et sans doute l’une des générations les plus anxieuses — devons tracer une nouvelle voie. Le concept de sécurité humaine, introduit en 1994, soutenait que la sécurité humaine n’est pas seulement territoriale. Elle concerne la vie des personnes. Notre sécurité consiste à être à l’abri du besoin, de la peur et de l’indignité. Fondamentalement, à l’ère de l’Anthropocène, la sécurité humaine nous amène à considérer également l’interdépendance entre les personnes, et entre les personnes et la planète. 

La protection de la sécurité des personnes et de la planète ne peut être réalisée que si les nations agissent ensemble dans la solidarité. Les pays et les communautés doivent travailler beaucoup plus étroitement pour réaliser un avenir plus sûr pour tous. Car les températures mondiales continuent d’augmenter et les nouveaux variants de la COVID-19 traversent encore les frontières. Les menaces mondiales, par définition, affectent finalement tout le monde. Que ce soit lors de l’adoption des Objectifs de développement durable et de l’Accord de Paris pour l’action climatique ou du programme mondial COVAX pour faire progresser l’équité en matière de vaccins, nous avons pu constater le potentiel du pouvoir collectif lorsque les pays se réunissent pour trouver des solutions à certains des problèmes les plus difficiles à résoudre au monde. Et bien que ces efforts mondiaux n’aient pas encore généré l’action nécessaire devant l’ampleur de la tâche, ils sont ancrés dans ce sentiment de solidarité qui fournit une feuille de route pour faire face à nos crises du 21e siècle. 

À bien des égards, nous sommes entièrement responsables de la crise d’anxiété actuelle de l’humanité. La mesure dans laquelle nous pourrons la surmonter dépendra d’une prise de conscience plus générale de notre destin commun sur une planète subissant des changements dangereux causés par nos actions. Nous devons admettre que la sécurité humaine est inextricablement liée à la sécurité de la planète, nous devons redéfinir ce que signifie réellement le progrès humain et nous devons donner à tous les pays et communautés les moyens de jouer leur rôle dans l’avenir du développement humain.