Les médias post-Covid : pour un espace public européen

L’Europe n’a pas de voix et l’opinion publique européenne est inaudible. Manipulateurs et populistes ont donc toute liberté pour distiller une information tendancieuse, voire mensongère, sur l’Europe.

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Quant aux médias, entre la concurrence sauvage des plateformes et les attaques de gouvernements illibéraux, ils sont à la peine. Quel rôle peut jouer l'UE pour favoriser un espace démocratique européen ? [Markus Pfaff/Shutterstock]

L’Europe n’a pas de voix et l’opinion publique européenne est inaudible. Manipulateurs et populistes ont donc toute liberté pour distiller une information tendancieuse, voire mensongère, sur l’Europe. Quant aux médias, entre la concurrence sauvage des plateformes et les attaques de gouvernements illibéraux, ils sont à la peine. Quel rôle peut jouer l’UE pour favoriser un espace démocratique européen ?

Cette tribune résulte du débat tenu le 25 octobre 2021, à l’initiative du Groupe Europe de l’UEF avec le GRASPE, en ligne et en présentiel au siège d’EURACTIV, avec Gwendolyne Delbos-Corfield (Eurodéputée, Verts, FR, Commission LIBE), Iryna Leroy (Atos Benelux), Christophe Leclercq, Europe’s MediaLab et Catherine Vieilledent, modératrice.

Le droit est actuellement en forte déliquescence en plusieurs points de l’UE et les attaques contre les contrepouvoirs se font systématiques ; s’y ajoutent les frictions entre droits nationaux et droit européen. Les médias eux-mêmes sont affaiblis : quand ils ne sont pas rachetés par les oligarques en Hongrie, leur indépendance subit des entraves fortes, des pressions et l’asphyxie financière ; les attaques personnelles contre les journalistes se multiplient en Pologne. La fausse information, ce peut être de présenter les opposants comme des délinquants, de ne pas leur accorder de droit de parole dans les médias publics, ou de dire qu’il n’existe pas de vaccin européen et qu’il faut donc utiliser le vaccin chinois. C’est aussi dire que l’UE ne s’intéresse qu’aux migrants et aux homosexuels.

Dans ce contexte, l’Europe agit (pour la protection des données, la régulation du numérique) mais elle est affaiblie par la désinformation organisée dans différents États. Elle dispose de peu d’outils, hormis insister sur les règles d’État de droit, dont la liberté de la presse. Elle se mobilise pour lutter contre la désinformation (« haine en ligne », vaccin) et contre la censure sur les plateformes (algorithmes biaisés).

L’action législative s’accélère, avec le récent paquet sur les services et les marchés numériques, ainsi que le Plan d’action démocratie, et le Plan d’action Médias à venir : les plateformes, notamment, sont désormais tenues pour des acteurs structurellement dominants (« gatekeepers »). Mais il est vrai que le droit avance lentement (voir les droits d’auteur et les médias audiovisuels), si bien qu’on s’inquiète pour les élections de 2024, malgré l’activisme du Parlement européen.

L’innovation technologique favorise la diversité des acteurs et la liberté des médias. Toutefois, les médias sont d’abord des PME et le secteur est très fragmenté. Il faut donc craindre la domination économique de certains acteurs et insister pour l’application effective des règles existantes de concurrence, en tenant compte de l’inégalité des acteurs. La concentration du secteur peut être utile pour le marché de l’information qui est dominé par les GAFA, puis par les radiodiffuseurs publics. Mais il serait possible de partager les coûts, les contenus et les investissements entre grands opérateurs transnationaux ou via des plateformes de partage des contenus et une coopération transeuropéenne entre les médias. Et le partage des contenus ne peut être la répétition des fils d’information. Faut-il subventionner, au risque de favoriser un service public concentré comme en Pologne ? Ou préférer la diversité des sources de revenus : publicitaires, droits d’auteur à payer par les GAFA, partenariats long terme entre médias, fondations et ONG ?

Face à l’affaiblissement de la culture de l’État de droit et son impact sur les médias, l’UE reste frileuse. Pourtant, la Charte est là (article 11-2, « la liberté des médias et leur pluralisme font partie intégrante des valeurs européennes au sens de l’article 2 TUE »). L’UE n’assume pas non plus son rôle d’information : par exemple, pendant le Brexit, elle s’est tue et a a laissé le champ libre aux mensonges du gouvernement et aux fausses informations échangées par les parlementaires britanniques. Sans doute, la timidité (peur d’un « ministère de la vérité ») explique qu’une réponse européenne structurée tarde à émerger. Une coordination étroite est souhaitée entre les quatre commissaires compétents à différents titres pour le secteur (M. Mmes Jourova, Verstager, Breton et Gabriel).

Or, les citoyens européens sont demandeurs d’un espace public commun, même s’ils sont enfermés dans les frontières nationales. En témoignent les échanges sur la plateforme de la CoFoE où se discuter l’idée d’un service européen de radio diffusion qui prendrait la forme d’une agence de presse européenne assortie de garde-fous garants de l’indépendance des médias. Arte sert souvent de référence. À défaut, comment répondre aux citoyens polonais ou autres qui sont très majoritairement en faveur de l’Europe, dans un environnement politique et médiatique hostile à cette même Europe ?

Les réponses sont multiples pour qu’émerge un espace public européen. Il faut insister pour des obligations de transparence sur les financements. Par ailleurs, le secteur des médias doit se moderniser, avec des initiatives comme Stars4media menée avec des syndicats de journalistes ou le programme européen « Journalism partnerships ». Le « fact checking » actuellement reste une action essentielle, face au marché d’émotions le plus souvent négatives, mais c’est de l’artisanat aussi longtemps qu’il lui manquera l’appui des plateformes. L’éducation est aussi un axe essentiel (il faut apprendre à lire et comprendre la désinformation).

Il existe un espace public européen aujourd’hui mais il n’est pas de qualité.