Entretien avec le directeur de l'ENA : 'l'UE doit s'ouvrir aux non-spécialistes'

L'Ecole Nationale d’Administration (ENA) en France a récemment lancé un nouveau cycle de formation sur les affaires européennes. EURACTIV a interrogé Antoine Durrleman, le directeur de l'ENA, sur les objectifs de ce cycle dans le contexte européen actuel. 

L’Ecole Nationale d’Administration (ENA) en France a récemment lancé un nouveau cycle de formation sur les affaires européennes. EURACTIV a interrogé Antoine Durrleman, le directeur de l’ENA, sur les objectifs de ce cycle dans le contexte européen actuel. 


Antoine Durrleman est Directeur de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) en France

L’ENA a lancé le 27 Octobre dernier un cycle de hautes études européennes adressé à des hauts fonctionnaires, parlementaires, cadres dirigeants d’entreprises et représentants de la société civile. A quels besoins ce projet répond-il ? Y avait-il un déficit en matière d’éducation sur l’Europe en France ?

Clairement. Il y a le sentiment que l’Europe est restée un domaine de spécialistes, rompus à la technicité et à la matière européenne. Mais en réalité on n’a pas suffisamment pris conscience que l’Europe n’est plus une affaire de spécialistes. 

L’objectif de ce cycle c’est d’élargir la compréhension de l’Europe à des non-spécialistes qui, dans un certain sens, font presque de l’Europe sans le savoir, sans avoir les outils et les clés qui pourraient leur permettre d’être réellement efficaces.

L’Europe reste perçue comme soit l’affaire des diplomates, soit l’affaire des lobbyistes. Nous, on s’intéresse à ceux qui ont des responsabilités professionnelles de haut niveau et qui travaillent avec comme horizon stratégique une dimension européenne. Ce n’est pas un cycle à plein temps, c’est un cycle qui est compatible avec une activité professionnelle de haut niveau.

Il s’agit de mettre les ‘auditeurs’ en relation avec les décideurs de haut niveau à la fois au sein des institutions communautaires mais également avec ceux qui font l’Europe par leurs prises de positions, par la définition de mandats de discussion dans les grands Etats membres. Donc c’est un cycle très mobile, très itinérant et qui se fait aussi bien à Bruxelles, à Luxembourg à Strasbourg qu’à Londres, Madrid, Varsovie ou Budapest.

L’idée, c’est d’être là où l’Europe se fait. Elle se fait à Bruxelles, mais elle se fait aussi ailleurs.

Y a-t-il un lien entre le lancement de ce cycle et le ‘non’ des Français au référendum de 2005 ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il y un besoin de formation qui donne du sens à l’Europe. L’environnement européen étant incertain, il est d’autant plus nécessaire de le comprendre. Donc le lien n’est pas direct mais s’inscrit dans un contexte qui est celui post-référendaire. 

On voit depuis l’année dernière la ministre déléguée aux affaires européennes, Mme Colonna, organiser des visites de députés français pour les familiariser avec le travail parlementaire à Strasbourg et à Bruxelles. Y a-t-il une désaffection ou une incompréhension des élites françaises vis-à-vis de l’Europe ?

Il y a sans doute eu une compréhension de l’Europe par délégation, à travers ces spécialistes dont je parlais. Il y a le souci d’avoir une connaissance, une compréhension directe des secrets de fabrication de l’Europe. Je pense que c’est l’axe principal de ce cycle, de donner les clés de compréhension, c’est de donner l’accès aux secrets de fabrication de l’Europe.

Pouvez-vous nous en dévoiler un ou deux ?

Des secrets de fabrication de l’Europe ? Je crois que les secrets de fabrication ne sont jamais théoriques ! Ce qui est intéressant c’est d’avoir un cycle thématique qui va changer chaque année. Pour la première session en 2007, le thème qui a été retenu, c’est « Croissance, emploi et compétitivité en Europe : quelles stratégies nouvelles pour le marché intérieur ? » Ça fait évidemment écho à une démarche en cours au sein des institutions communautaires, ça renvoie aussi, cinquante ans après le traité de Rome, à ce qui était le creuset même de l’Europe. A travers une démarche pragmatique, on mettra en situation de comprendre ces secrets de fabrication.

Y a-t-il aussi une intention de renverser la vapeur sur la question de la perte d’influence de la France en Europe et à Bruxelles ? Est-ce une des ambitions de ce cycle ?

Ce n’est pas du tout un cycle ‘impérialiste’ parce que précisément, il attache une grande importance à la manière dont d’autres pensent l’Europe. De ce point de vue là, ce n’est pas du tout une espèce de volonté de projection de je ne sais quelle puissance. Cela étant, c’est vrai que ceux qui seront au sein de ce cycle auront partagé des expériences et, oui, vraisemblablement il y aura un effet de réseau.

La Commission était à l’origine très francophile, dû à l’influence de Schuman et Monnet mais aujourd’hui, on assiste à une anglicisation de l’administration et à un recul du français. Le cycle s’inscrit-il dans une logique de tentative de renversement de cette situation ?

Si comprendre c’est être à même d’influer, oui. Mais l’objectif c’est d’abord de comprendre quel est l’environnement de l’Europe d’aujourd’hui, quel est son contexte, quels sont ses débats. Tant mieux si par ailleurs ça permet à la langue française de mieux exister.

Ce contexte européen d’aujourd’hui, comment le voyez-vous ?

On est sur des débats fondamentaux liés à l’élargissement, à la gouvernance de l’Europe, à la sécurité énergétique, qui sont tout à fait essentiels. Il y aussi la diversité croissante des acteurs et des modes de régulation. L’Europe est beaucoup plus complexe aujourd’hui qu’elle n’a jamais été et pas simplement parce qu’elle est aujourd’hui à 27. Il y a de nouveaux acteurs nationaux, professionnels…

Comment se passera l’évaluation des ‘auditeurs’ ?

Compte tenu du niveau de ceux à qui on s’adresse, il n’y aura pas d’examens en tant que tels. Le produit d’un cycle comme celui-là, c’est plutôt des exercices collectifs, des simulations, des travaux sur des cas pratiques, des rapports, un projet…

En plusieurs langues ou seulement en français ?

On verra bien comment le cycle va se composer. On est modeste sur la dimension internationale pour la première session mais on espère bien qu’il sera non seulement européen mais pourquoi pas qu’il s’ouvre demain à des ressortissants de pays non européens.