Accusé de jouer la montre, le président polonais nomme Mateusz Morawiecki Premier ministre

Le président polonais Andrzej Duda a nommé lundi l’actuel Premier ministre Mateusz Morawiecki pour former un gouvernement, donnant ainsi la priorité au parti Droit et Justice (PiS), qui ne dispose pourtant pas d’une majorité parlementaire.

EURACTIV Pologne
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Malgré l’appel de l’opposition dirigée par Donald Tusk, qui semble plus à même d’obtenir une majorité parlementaire après les élections générales d’octobre, Andrzej Duda a décidé de privilégier le PiS, son propre parti, qui a recueilli le plus grand nombre de voix. [EPA-EFE/PAWEL SUPERNAK POLAND OUT]

Le président Andrzej Duda a nommé lundi (6 novembre) l’actuel Premier ministre Mateusz Morawiecki pour former un gouvernement, donnant ainsi la priorité au parti Droit et Justice (PiS, Groupe des Conservateurs et réformistes européens), alors que ce dernier ne dispose pas de la majorité parlementaire. M. Duda est accusé de vouloir gagner du temps pour détourner des fonds publics, détruire des documents, prendre des décisions stratégiques et tenter de trouver une majorité.

Malgré l’appel de l’opposition dirigée par Donald Tusk, qui semble plus à même d’obtenir une majorité parlementaire après les élections générales d’octobre, M. Duda a décidé de privilégier le PiS, son propre parti, qui a recueilli le plus grand nombre de voix.

« J’ai décidé de perpétuer la tradition parlementaire selon laquelle c’est le parti gagnant qui a la possibilité de former un gouvernement », a déclaré M. Duda lors d’une allocution télévisée lundi soir (6 octobre).

Pour le PiS, il sera pourtant extrêmement difficile de relever le défi, étant donné qu’il n’a obtenu que 194 sièges à la Diète polonaise (Sejm), la chambre basse du parlement composée de 460 membres, tandis que l’opposition en a obtenu 248. Les partis d’opposition sont la Coalition civique (KO, Parti populaire européen/Verts) de M. Tusk, le parti centriste et écologiste Pologne 2050 (Renew Europe), le Parti paysan polonais (PSL, Parti populaire européen) et La Gauche (Lewica, Socialistes et Démocrates européens).

La seule chance pour le PiS d’obtenir une majorité pourrait être de parvenir à convaincre le PSL, qui est un parti de droite, de coopérer, ce sur quoi M. Duda semble compter, puisqu’il a nommé Marek Sawicki, député de longue date du PSL, au poste largement honorifique de président de la Diète.

M. Morawiecki a déjà déclaré qu’il ferait appel au soutien du PSL. Cependant, comme le parti appartient déjà à l’alliance de la Troisième voie avec Pologne 2050, le PSL a déclaré qu’il n’avait aucun intérêt à rejoindre une coalition avec le PiS.

Après l’annonce de M. Duda, M. Morawiecki a qualifié sa nomination comme étant un « honneur, mais aussi un défi » sur X (anciennement Twitter) et a invité « tous les législateurs qui font passer la Pologne en premier » à collaborer avec le PiS à la formation d’un gouvernement.

Le PiS dirige la Pologne depuis 2015. Au cours de cette période, il a entraîné le pays dans un conflit avec Bruxelles sur l’État de droit, Bruxelles accusant le gouvernement PiS de politiser le système judiciaire et de violer à la fois la liberté fondamentale et celle des médias.

S’il parvient à rester au pouvoir, le PiS maintiendra probablement sa ligne en matière de réforme du système d’immigration et d’asile et au sujet de la réforme des traités de l’UE, une tendance que de nombreuses capitales occidentales espèrent voir prendre fin avec une coalition dirigée par M. Tusk. Toutefois, comme rapporté par Euractiv le mois dernier, une victoire de l’opposition ne serait pas forcément synonyme de changement drastique.

Jouer la montre

Comme le président attend depuis longtemps d’annoncer son choix pour le poste de Premier ministre, de nombreux responsables politiques de l’opposition et les médias, y compris le Rzeczpospolita, ont déclaré que M. Duda jouait la montre pour donner au PiS une chance de surmonter les obstacles et d’obtenir une majorité — une théorie appuyée par la nomination de M. Morawiecki au poste de Premier ministre.

« Nommer Mateusz Morawiecki n’est pas seulement jouer la montre, mais aussi jouer sur les émotions des électeurs », a écrit le maire de Varsovie, Rafał Trzaskowski (KO), sur la plateforme X, qualifiant l’attitude du président d’« extrêmement irresponsable. »

Dariusz Joński, député du KO, a partagé cet avis et a cité trois raisons pour lesquelles M. Duda prolonge le processus de transition du pouvoir dans le pays.

« La première est une tentative [du camp au pouvoir] de détourner l’argent public par le biais de subventions, d’aides et, surtout, de récompenses aux membres du gouvernement », a-t-il expliqué à Euractiv Pologne.

La deuxième raison est le processus en cours de destruction dans certains ministères de documents qui pourraient incriminer le parti au pouvoir, a déclaré M. Joński.

La destruction de documents par le PiS face à l’échec électoral a commencé par être une farce sur les réseaux sociaux jusqu’à ce que les médias publient des photos de camions de sociétés détruisant des documents de façon professionnelle en quittant les bâtiments ministériels.

La troisième raison pour laquelle M. Duda joue la montre est de donner au PiS le temps de prendre certaines décisions stratégiques que le gouvernement sortant ne devrait plus prendre, notamment en ce qui concerne les investisseurs pour la construction du grand aéroport CPK qui remplacerait l’aéroport Chopin de Varsovie, selon M. Joński.

« Le PiS ne veut en aucun cas abandonner le pouvoir », a déclaré le législateur de l’opposition.

Il pense que M. Duda veut rester fidèle à son camp politique alors qu’il brigue le poste de chef du PiS après le départ à la retraite de l’actuel dirigeant du parti, Jarosław Kaczyński.

Au cours de sa présidence, M. Duda n’a jamais réussi à obtenir l’indépendance de son camp, contrairement à ses prédécesseurs, Bronisław Komorowski de la Plate-forme civique (PO, PPE) et Aleksander Kwaśniewski de l’Alliance de la gauche démocratique (actuellement la Gauche, S&D).

La nomination du nouveau Premier ministre a pris plus de temps qu’en 2007 et 2015, lorsqu’elle impliquait la transition du camp au pouvoir, et, logiquement que lors des années électorales où le même camp est resté au pouvoir, en 2012 et 2019, a analysé Jarosław Flis, professeur de sciences sociales à l’université Jagiellonian de Cracovie.

Interrogé par Euractiv Pologne pour savoir s’il partage l’opinion selon laquelle M. Duda joue la montre avec la nomination du Premier ministre, il répond : « Il est difficile d’expliquer la situation actuelle autrement ».

Le PiS incertain de ses chances

« Le président agit conformément aux prérogatives qui lui sont données par la constitution », a affirmé l’eurodéputé du PiS Ryszard Legutko, à qui Euractiv Pologne a posé la même question.

En tant que Premier ministre désigné, M. Morawiecki doit présenter son nouveau cabinet à M. Duda dans les deux semaines suivant la convocation du nouveau parlement, avec une session d’inauguration prévue lundi prochain (13 novembre).

Il disposera ensuite de deux semaines supplémentaires pour présenter son programme et organiser un vote de confiance. S’il échoue, le parlement proposera son propre candidat, ce qui permettra probablement au camp de M. Tusk de former son gouvernement.

« Si la mission du représentant de Droit et Justice échoue, le parlement choisira un candidat au poste de Premier ministre et je le nommerai immédiatement à ce poste », a déclaré M. Duda dans son discours.

M. Legutko a pour sa part confié à Euractiv qu’il ne « savait pas » si le PiS pouvait obtenir une majorité au vu de la préférence du PSL de coopérer avec d’autres partis d’opposition.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]