Kamala Harris ou Donald Trump ? Les 27 s’interrogent à la veille de l’élection présidentielle américaine

À la veille de la présidentielle américaine de mardi 5 novembre, les capitales européennes se perdent en conjectures, essayant d’imaginer quelles seraient les conséquences de la victoire de l’un ou de l’autre des deux candidats.

EURACTIV.com
Presidential Debate Between Donald Trump and Vice President Kamala Harris
Le candidat républicain à l'élection présidentielle et ancien président des États-Unis Donald Trump s'adresse aux médias après son débat présidentiel avec la vice-présidente Kamala Harris dans le dossier de presse du débat à Philadelphie, Pennsylvanie, États-Unis, le 10 septembre 2024. [EPA-EFE/JIM LO SCALZO]

À la veille de la présidentielle américaine de mardi 5 novembre, les capitales européennes se perdent en conjectures, essayant d’imaginer quelles seraient les conséquences de la victoire de l’un ou de l’autre des deux candidats.

Euractiv a recueilli les réactions de dirigeants de pays de l’Union, de fonctionnaires et d’experts pour dresser le tableau des attentes et des craintes des Européens avant la présidentielle américaine.

Alors que le scrutin est toujours très indécis, les capitales européennes semblent se préparer à un retour au pouvoir de Donald Trump, plutôt qu’à une victoire de la candidate démocrate Kamala Harris.

L’extrême droite attend la victoire de Donald Trump

Chez les 27, l’idée générale est qu’une victoire de Donald Trump devrait renforcer les partis politiques et les dirigeants d’extrême droite, en premier lieu la Première ministre italienne Giorgia Meloni (Conservateurs et réformistes européens/CRE) et le Premier ministre hongrois Viktor Orbán (Patriotes pour l’Europe).

« La victoire de Donald Trump serait, à première vue, un succès politique pour le Premier ministre [Viktor] Orbán », explique ainsi l’analyste Szalay Szabolcs, soulignant les bonnes relations qu’entretiennent les deux hommes.

Pour Miroslav Wlachovský, ancien diplomate slovaque et ancien ministre des Affaires étrangères, « si Donald Trump devait gagner, cela renforcerait la position de Viktor Orbán et des responsables politiques qui lui sont proches en Europe centrale ».

Du côté de l’Italie, une victoire de Donald Trump « légitimerait les politiques de Giorgia Meloni  sur la scène politique intérieure » puisque son « hyper-conservatisme s’aligne étroitement sur le républicanisme “Make America Great Again” [MAGA] », explique Riccardo Alcaro, coordinateur de la recherche au sein du think tank Instituto Affari Iinternazionali.

Selon ce dernier, Giorgia Meloni, bien que n’étant pas une populiste traditionnelle, bénéficiera du fait d’être « une conservatrice anti-gauche engagée dans une bataille contre l’idéologie “woke” ».

Une seconde présidence Trump semble aussi enthousiasmer l’extrême droite française.

« Donald Trump défend l’intérêt des Américains, il défend une forme de fierté américaine, et j’aime ce patriotisme », déclarait la semaine dernière le président du Rassemblement national (Patriotes pour l’Europe), Jordan Bardella.

« J’aime ces dirigeants politiques qui font aussi passer l’intérêt des leurs, et l’intérêt de leur pays et de leur nation avant celui des autres », a-t-il ajouté.

Jordan Bardella : « Donald Trump défend l’intérêt des Américains [et] une forme de fierté américaine » [EPA-EFE/SEBASTIEN NOGIER]

En cas de victoire de Donald Trump, les partis scandinaves d’extrême droite devraient aussi avoir le vent en poupe, alors que ces derniers sont en progression constante ces dernières années.

Les Démocrates de Suède et le Parti des Finlandais, tous deux affiliés aux CRE, sont respectivement au pouvoir ou proches du pouvoir en Suède et en Finlande depuis les dernières élections dans les deux pays.

« Sur le plan intérieur, les mouvements d’extrême droite suédois pourraient, à l’instar d’autres partis populistes européens, s’inspirer du second mandat de Donald Trump, notamment de sa rhétorique nationaliste anti-immigration », avertit Mark Rhinard, directeur de recherche à l’Institut suédois des Affaires internationales.

Selon ce dernier, l’influence des républicains pourrait renforcer les discours populistes en Suède et légitimer la stratégie des mouvements d’extrême-droite dans ce pays, alors que la traditionnelle politique d’ouverture suédoise est rapidement en train d’évoluer.

Du côté des Balkans, les experts politiques bulgares affirment que le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche pourrait libérer l’ancien Premier ministre Boïko Borissov (GERB, Parti populaire européen/PPE) et lui permettre de former une nouvelle coalition, y compris avec des partis eurosceptiques.

« Si Donald Trump gagne aux États-Unis, le GERB se sentira plus fort, et tous les coups seront possibles », expliquait lundi 28 octobre le politologue Andrey Raichev — au lendemain de la victoire du GERB lors des dernières législatives anticipées.

En Pologne, le parti d’extrême droite Droit et justice (PiS, CRE) « partage de nombreux points de vue avec Donald Trump », note Radosław Markowski, directeur de recherche à l’Université des sciences sociales et humaines de Varsovie.

Radosław Markowski reconnaît néanmoins que le PiS aura du mal à capitaliser politiquement sur une victoire du candidat républicain, en raison des inquiétudes de Varsovie sur la question de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

Un multilatéralisme affaibli sous la présidence Trump ?

L’une des principales préoccupations des capitales européennes est la défiance affichée par Donald Trump envers tous les organes de coopération internationale.

« Si Donald Trump est élu, la prise de décision multilatérale, en particulier au sein de l’OTAN, pourrait être éclipsée par des accords bilatéraux plus rapides », explique pour Euractiv l’ancien ministre des Affaires étrangères roumain, Cristian Diaconescu.

Durant son premier mandat, Donald Trump avait critiqué plusieurs pays européens de l’OTAN, affirmant que ces derniers ne dépensaient pas assez pour soutenir l’Alliance. Il y a quelques mois, il avait même suggéré que les États-Unis pourraient ne pas protéger les alliés de l’OTAN qui ne dépensent pas assez en matière de défense contre la Russie.

Des déclarations qui continuent de susciter un malaise au sein des membres européens de l’OTAN, tout comme les intentions du candidat républicain de négocier directement avec le président Poutine pour mettre fin à la guerre en Ukraine, et de se tourner vers la Chine, laissant l’Europe « traiter avec la Russie ».

« Le Parti républicain croit en l’hypothèse stratégique gravement erronée qu’il est possible de séparer la Chine de la Russie, en se concentrant sur l’une et en laissant l’autre “aux Européens, parce que c’est leur problème” », explique Vytautas Bruveris, de l’agence de presse lituanienne ELTA. Selon le journaliste, l’Ukraine et la Baltique seront menacées par « une guerre totale », dans l’hypothèse d’une seconde présidence Trump.

La Pologne, fermement ancrée dans l’OTAN et déterminée à aider l’Ukraine, est toute aussi inquiète.

Radosław Markowski, de l’Université de Varsovie, souligne qu’un second mandat de Donald Trump menacerait la Pologne en sapant l’article 5 de l’OTAN, qui stipule que si l’un des membres de l’Alliance est victime d’une attaque, celle-ci est considérée comme étant dirigée contre tous ses membres.

« C’est ce qui terrifie non seulement la Pologne, mais aussi tout le flanc oriental de l’OTAN », explique-t-il, ajoutant qu’il est peu probable que le gouvernement polonais se détourne de l’Ukraine, même si Donald Trump met fin au soutien américain.

« La Pologne préfère rester seule à aider l’Ukraine », affirme-t-il.

Le président polonais Andrzej Duda prend la parole tandis que le président américain Donald Trump l’écoute lors d’une conférence de presse conjointe dans la salle Est de la Maison Blanche à Washington, DC, États-Unis, le 18 septembre 2018. [EPA-EFE/TASOS KATOPODIS]

Cette « anxiété Trump-OTAN » est encore plus visible chez les nouveaux membres de l’Alliance, comme la Suède, qui a rejoint l’organisation en mars 2024. « En tant que dernier membre [à avoir rejoint] l’OTAN, la Suède dépend du soutien des États-Unis pour maintenir une dissuasion crédible », explique Mark Rinhard, un expert basé à Stockholm.

Selon lui, le scepticisme affiché par Donald Trump à l’égard des engagements de l’OTAN pourrait créer des incertitudes stratégiques, incitant potentiellement la Suède à augmenter ses dépenses de défense (qui ont déjà atteint des sommets historiques) et à chercher une assurance en matière de sécurité dans le cadre de l’UE.

Mais tout le monde ne voit pas la « méthode Trump » d’un œil totalement négatif, à l’instar du vice-ministre tchèque des Affaires étrangères, Jiří Kozák (ODS/CRE).

« Il y aura probablement une nouvelle impulsion pour adhérer aux engagements de l’Alliance atlantique. C’est aussi dans l’intérêt de l’Europe », explique-t-il. Selon lui, une administration Trump pourrait conduire à un regain d’intérêt pour l’Europe centrale et orientale, ce qu’il salue.

Kamala Harris : « Business as usual » et État de droit

Selon les experts et les fonctionnaires interrogés par Euractiv, l’élection de Kamala Harris à la présidence des États-Unis reviendrait à maintenir le statu quo.

« Si [Kamala] Harris gagne, ce sera du “business as usual”. En Europe, nous pousserons un soupir de soulagement », explique à Euractiv Carlota García Encina, chercheuse au Real Instituto Elcano en Espagne.

La candidate démocrate est perçue comme une force de stabilité et de continuité dans les relations transatlantiques et les valeurs essentielles d’État de droit et de démocratie.

Andrzej Rychard, de l’Académie polonaise des sciences, affirme qu’une victoire de Kamala Harris serait un bon signal pour les partis qui soutiennent la démocratie libérale en Pologne.

Si Kamala Harris l’emportait, les États-Unis suivraient probablement la ligne anti-Orbán de l’administration Biden, explique Szalay Szabolcs. « Les relations politiques entre Washington et Budapest ne peuvent pas empirer : avec Kamala Harris, les États-Unis continueront de critiquer activement [Viktor] Orbán », souligne-t-il.

Il ajoute que d’autres mesures pourraient suivre l’annulation de la convention fiscale entre les États-Unis et la Hongrie et les restrictions imposées aux Hongrois dans le cadre du régime ESTA (« Electronic System for Travel Authorization »).

Du côté de la Suède, la perspective d’une victoire de Kamala Harris semble bien accueillie.

« Les valeurs sociales-démocrates suédoises s’aligneraient bien sur les priorités de [Kamala] Harris en matière de climat et de gouvernance démocratique, renforçant la coopération sur les initiatives écologiques et les approches politiques inclusives », explique Mark Rinhard. Selon lui, une administration dirigée par les démocrates renforcerait probablement la confiance de la Suède dans l’OTAN.

Toutefois, une victoire de Kamala Harris pourrait aussi avoir des effets négatifs, comme le souligne Carlota García Encina. « Ce que l’on craint en Europe, si [Kamala] Harris l’emporte, c’est que nous n’assumions pas nos responsabilités en matière de défense et d’autonomie stratégique », explique-t-elle.

Protectionnisme bipartisan

Les responsables européens s’inquiètent également du retour du protectionnisme américain. Du côté républicain, Donald Trump promet constamment la mise en place de sévères droits de douane, au grand dam de Berlin.

« La politique commerciale est le domaine où, en tant que nation exportatrice, nous risquons de ressentir en premier l’impact d’une présidence protectionniste de [Donald] Trump », explique Nils Schmid, député du Parti social-démocrate (SPD, Socialistes et Démocrates européens), au pouvoir en Allemagne.

Avant les élections, le ministre allemand des Finances Christian Lindner (Parti libéral-démocrate, Renew Europe) avait mis en garde contre une potentielle guerre commerciale, suscitant une vive réaction de Richard Grenell, l’ancien ambassadeur de Donald Trump à Berlin.

« Les PDG allemands veulent des droits de douane américains sur les produits allemands ? Ce serait une grande surprise… Donnez-moi juste un nom, Richard. Ne devrions-nous pas poursuivre la coopération transatlantique ? Nous sommes des alliés ! » a répondu Christian Lindner sur X.

À Paris, il n’y a pas non plus d’illusions sur les conséquences économiques d’une présidence démocrate.

« Les États-Unis ont deux priorités, les États-Unis d’abord — et c’est légitime — et ensuite la question de la Chine », avait expliqué le mois dernier le président français Emmanuel Macron, lors du Berlin Global Dialogue.

Comme l’a rappelé la semaine dernière le ministre français chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, l’administration Biden a mis en œuvre l’IRA (« Inflation Reduction Act »), imposé des droits de douane sur les véhicules électriques chinois et maintenu les droits de douane contre l’UE qui remontaient au premier mandat de Donald Trump.

« Sur le plan économique, [Kamala] Harris pourrait poursuivre certaines politiques commerciales de [Joe] Biden qui s’inspirent du protectionnisme de [Donald] Trump », affirme Mark Rhinard.

Par conséquent, comme le prévient l’experte espagnole Carlota García Encina, quel que soit le vainqueur de la semaine prochaine, la continuité inhérente à la politique commerciale américaine est susceptible de promouvoir une politique de « l’Amérique d’abord » qui pourrait être préjudiciable à l’UE — et à son excédent commercial avec les États-Unis — en cas de guerre commerciale avec Washington.

[Édité par Anna Martino]