Le principal exportateur de gaz américain envisage une croissance en Europe
La société Cheniere a confié à EURACTIV qu’elle était « disposée à construire des installations supplémentaires » pour satisfaire une demande européenne. Elle a toutefois prévenu que les capacités supplémentaires ne seraient pas opérationnelles avant « la dernière partie de cette décennie ».
La société Cheniere, le principal exportateur de gaz naturel liquéfié (GNL) aux États-Unis, a confié à EURACTIV qu’elle était « disposée à construire des installations supplémentaires » pour satisfaire une demande européenne croissante. Elle a toutefois prévenu que les capacités supplémentaires ne seraient pas opérationnelles avant « la dernière partie de cette décennie ».
Les États-Unis sont devenus le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL) au cours du premier semestre 2022, comblant en partie le vide laissé par la Russie, dont les exportations vers l’Europe ont chuté suite à son invasion de l’Ukraine en février.
La diminution de l’offre russe a « réellement changé la dynamique des flux » de gaz en Europe, a déclaré Corey Grindal, vice-président exécutif en charge du commerce international chez Cheniere.
Depuis le début de l’année, les États-Unis ont fourni « un peu moins de 40 milliards de mètres cubes » de gaz à l’Europe, ce qui représente « presque la moitié » des 80 milliards de mètres cubes qui devaient normalement provenir de Russie cette année, a-t-il précisé.
« Près de la moitié [des livraisons] a donc été assurée par [des quantités] supplémentaires de GNL américain », a-t-il confié à EURACTIV lors d’un entretien.
La vitesse à laquelle les États-Unis ont pu augmenter leurs livraisons de GNL a dépassé les attentes européennes.
En mars, quelques semaines seulement après le début de l’invasion russe en l’Ukraine, les États-Unis se sont engagés à fournir 15 milliards de m3 de GNL aux marchés de l’UE au cours de l’année, tandis que le bloc proposerait une « demande stable de GNL américain supplémentaire » d’environ 50 milliards de m3 par an « jusqu’à au moins 2030 ».
Avec 40 milliards de mètres cubes déjà livrés, M. Grindal a déclaré que les exportations américaines devraient être « relativement proches » de la barre des 50 milliards de mètres cubes dès cette année.
Aujourd’hui, Cheniere cherche à consolider cette position avec de nouveaux projets visant à fournir du gaz liquéfié supplémentaire à l’Europe.
En juin, la société américaine a annoncé une décision finale d’investissement pour accroître sa capacité d’exportation de 10 millions de tonnes supplémentaires par an. Et si les prix du gaz en Europe restent suffisamment élevés, « je pense que le GNL américain et mondial continuera à être acheminé vers l’Europe », a indiqué le vice-président exécutif de Cheniere.
Des capacités supplémentaires
Toutefois, les clients européens devront attendre quelques années pour que des approvisionnements supplémentaires soient disponibles, a prévenu M. Grindal, car il faut un certain temps pour mettre en place l’infrastructure nécessaire.
« Lorsque vous regardez les 12 à 24 prochains mois, de manière réaliste, il n’y a pas de nouvelle capacité de liquéfaction qui puisse être opérationnelle », a-t-il déclaré. « Et ce, à l’échelle mondiale. »
Les seuls pays capables d’augmenter leurs exportations sont les États-Unis et le Qatar. Or, ces approvisionnements supplémentaires ne commenceront pas avant « la dernière partie de cette décennie », a-t-il averti.
« Malheureusement, c’est la réalité. Ce sont des installations très coûteuses, très grandes, et leur construction prend trois à quatre ans », a expliqué M. Grindal.
La décision prise en juin par Cheniere d’augmenter sa capacité de liquéfaction et d’exportation de gaz de 10 millions de tonnes supplémentaires par an représente un gros investissement, a-t-il poursuivi.
« Cette installation coûte 8 milliards de dollars. Vous pouvez donc voir les fonds nécessaires, et la raison pour laquelle nous recherchons cette certitude sur le long terme auprès de parties solvables pour pouvoir soutenir la construction de ces installations », a-t-il expliqué.
Les acheteurs de gaz européens ont contribué à soutenir l’expansion de Cheniere, a déclaré M. Grindal, qui a notamment cité le Norvégien Equinor et le Français Engie. Mais, en fin de compte, ces décisions d’expansion ne peuvent être prises que si les clients en Europe ou ailleurs sont en mesure de signer des contrats à long terme qui garantissent une demande stable aux fournisseurs, précise-t-il.
« Sur le long terme, nous sommes prêts à nous développer — avec les bons contrats qui justifient la construction de ces installations très grandes et coûteuses », a souligné M. Grindal.
La Commission européenne se montre toutefois réticente par rapport aux contrats à long terme concernant les prix, estimant qu’ils risquent d’entraver la libre circulation du gaz en Europe. Bruxelles a plutôt encouragé les échanges au comptant qui permettent aux clients européens de bénéficier de prix réduits lorsque l’offre est abondante.
Cependant, dans ses propositions législatives présentées en décembre de l’année dernière, Bruxelles a adopté une approche plus ouverte des contrats à long terme, affirmant qu’ils ne devraient pas aller au-delà de 2049 et éviter de créer des obstacles pour les gaz renouvelables et à faible teneur en carbone.
Bien que Cheniere suive ces discussions avec intérêt, M. Grindal a déclaré que c’était aux Européens que revient la décision finale.
« Il y a certaines politiques qui, selon nous, sont en quelque sorte en suspens et qui doivent être décidées pour que d’autres entreprises ou pays puissent signer des contrats à long terme. Mais ce n’est pas vraiment une conversation avec nous », a-t-il déclaré.
Outre les contrats à long terme, les régulateurs de l’UE peuvent également aider en soutenant la création de capacités supplémentaires de regazéification du GNL, nécessaires au déchargement des méthaniers transportant du GNL, a-t-il fait remarquer.
« Si vous n’avez pas plus d’installations de regazéification, il n’y aura plus de GNL qui pourra entrer sur le continent », a déclaré M. Grindal. « Qu’il provienne des États-Unis ou d’ailleurs, c’est une question de physique. »
Préoccupations environnementales
Cependant, les Européens s’inquiètent également de l’impact environnemental de l’augmentation des importations de GNL en provenance des États-Unis.
L’ONG environnementale Food & Water Action Europe a publié la semaine dernière (26 octobre) une nouvelle évaluation de l’impact climatique d’une augmentation des importations américaines de GNL à 50 milliards de m3 par an pour l’Europe.
« Atteindre cet objectif de 50 milliards de m3 créerait 400 millions de tonnes métriques d’équivalent CO2 par an, ce qui équivaut à peu près à 100 centrales à charbon », peut-on lire dans l’analyse.
Outre la pollution qu’elles entraîneront, les importations croissantes de GNL en provenance des États-Unis seront également « incroyablement coûteuses », avertit l’ONG, qui estime que la facture totale aux prix actuels d’ici 2025 « pourrait dépasser 64 milliards d’euros ».
Le gaz américain est également produit presque entièrement par fracturation hydraulique, une technologie largement interdite dans l’Union européenne pour des raisons environnementales.
Une « étiquette d’émission carbone » sur les méthaniers
Les régulateurs de l’UE sont conscients du risque que représente l’augmentation des importations de GNL pour le climat. En décembre de l’année dernière, la Commission européenne a instauré de nouvelles obligations de déclaration pour les entreprises opérant dans l’UE, ainsi qu’une interdiction du brûlage à la torche ou de l’évacuation systématique du méthane pendant l’extraction.
Cependant, l’exécutif européen a laissé les producteurs de gaz étrangers sur le carreau, en déclarant qu’il envisagerait des mesures plus strictes pour réglementer les émissions de méthane provenant des importations en 2025, lorsque suffisamment de données seront disponibles.
Cheniere affirme soutenir l’engagement mondial en faveur du méthane lancé par l’UE et les États-Unis l’année dernière, en vertu duquel les signataires se sont engagés à réduire les fuites de méthane d’au moins 30 % d’ici à 2030 par rapport aux niveaux de 2020.
En février de l’année dernière, la société a annoncé qu’elle commencerait à apposer une « étiquette d’émission de carbone » sur chaque méthanier chargé dans ses installations de liquéfaction afin que les clients puissent évaluer l’empreinte carbone de chaque cargo qu’ils achètent.