OK, boomer : le tabou électoral générationnel français
La guerre démographique en France s'impose sur la scène politique
La France ne manque pas de sujets politiques controversés à l’approche de la prochaine élection présidentielle de 2027, mais il en est un que les responsables politiques hésitent encore à nommer ou à aborder de front : la question des baby-boomers.
Ce qui a commencé comme une blague importée, avec le slogan dédaigneux « OK, boomer », est en train de devenir une sorte de débat politique codé sur la question de savoir qui a profité du modèle d’après-guerre et qui en paie aujourd’hui le prix.
Le terme lui-même reste controversé sur le plan intellectuel, les sociologues mettant en garde contre la réduction de toute une génération à une caricature, car lesdits baby-boomers, nés entre 1946 et 1964, sont bien trop hétérogènes pour former un bloc cohérent.
Pourtant, ce stéréotype s’est imposé dans la politique française dominante, le terme « boomer » étant devenu courant et servant à résumer les inquiétudes concernant la concentration des richesses, le vieillissement démographique et la répartition des sacrifices dans un pays qui peine à financer son généreux État-providence.
« La pression exercée sur les travailleurs n’a jamais été aussi intense », a souligné l’économiste Maxime Sbaihi, auteur d’un essai sur le vieillissement de la population française et ses conséquences. « Nous avons un système social par répartition dont le moteur est la démographie, les générations se finançant les unes les autres en temps réel. Mais nous avons de moins en moins de cotisants et de plus en plus de retraités. »
Le déséquilibre démographique de la France est particulièrement marqué par rapport à ses voisins de l’UE, a-t-il fait valoir, en raison de l’ampleur du baby-boom d’après-guerre dans le pays.
« Le baby-boom français a été le plus long et le plus important d’Europe », a indiqué Sbaihi, estimant le nombre de baby-boomers français à 24 millions. Cela rend la question d’autant plus sensible sur le plan politique à l’approche des élections présidentielles de 2027.
« Les électeurs de plus de 60 ans ont deux fois plus de poids électoral que ceux de moins de 30 ans. Aujourd’hui, on ne peut tout simplement pas gagner sans s’adresser aux retraités. Ce sont eux qui décideront de l’élection », a-t-il déclaré.
De « OK boomer » à la politique budgétaire
Le débat sur les baby-boomers est devenu particulièrement visible autour de la dette publique et des retraites.
L’année dernière, le Premier ministre de l’époque, François Bayrou, avait suscité la polémique en évoquant « le confort des boomers qui considèrent que tout va bien », tout en mettant en garde contre l’alourdissement de la dette dû à la générosité des régimes de retraite français.
Anne Muxel, directrice du centre de recherche politique CEVIPOF à Paris, a noté qu’une large majorité d’électeurs français rejetait ses propos et s’opposait à ce que l’on dresse les générations les unes contre les autres.
Mais quelques mois plus tard, l’ancien ministre de l’Économie Éric Lombard, lui-même baby-boomer, a également déclaré que c’était « une honte » que les jeunes générations paient de plus en plus pour les retraites et les soins de santé des retraités.
« Alors que l’ère Macron touche à sa fin, les gens commencent à s’exprimer plus librement. D’anciennes figures du camp Macron – Édouard Philippe, Élisabeth Borne, Éric Lombard – soulèvent désormais ces questions ouvertement. Un tabou a été brisé », a fait remarquer Sbaihi.
Ces commentaires reflètent un malaise croissant parmi les responsables politiques libéraux sur le plan économique, confrontés aux réalités démographiques de la France.
La France consacre 14,6 % de son PIB aux retraites, selon Eurostat – l’un des niveaux les plus élevés d’Europe et supérieur à la moyenne de l’UE, qui est de 12,7 %.
La Cour des comptes française a estimé que le déficit des retraites, qui s’élève actuellement à environ 1,7 milliard d’euros, pourrait atteindre 15 milliards d’euros d’ici 2035 si de nouvelles réformes ne sont pas mises en œuvre, comme le relèvement de l’âge de la retraite.
Non seulement les retraités quittent le marché du travail plus tôt que dans la plupart des économies occidentales, mais ils bénéficient également d’un niveau de vie presque similaire (voire supérieur, selon les données) à celui des personnes en âge de travailler.
« Il y a aussi une question patrimoniale », a souligné Sbaihi. « La richesse est de plus en plus concentrée chez les personnes âgées, qui ont bénéficié de plus-values, d’un accès plus facile au logement et de décennies de croissance. » Les générations plus âgées détiennent désormais environ 60 % de la richesse du pays, a-t-il ajouté.
Pendant ce temps, les jeunes générations sont confrontées à la flambée des coûts du logement, à un accès plus lent à un emploi stable, à la stagnation des salaires et aux conséquences à long terme d’un débat public de plus en plus vif.
Guerre culturelle et tabou politique
Ces défis ont donné naissance à des comptes populaires sur les réseaux sociaux se moquant du mode de vie des retraités aisés, comme « French Boomers », un compte parodique dans lequel les personnages fictifs Bernard et Chantal déplorent que les jeunes n’aient pas une solide éthique du travail depuis leur maison de vacances à Arcachon, dans le sud-ouest de la France, dont la valeur a triplé depuis qu’ils l’ont achetée.
L’expression « OK boomer » a parfois fait surface au Parlement français et, non sans ironie, au Sénat, l’une des plus anciennes institutions politiques du pays. Mais elle peine encore à se transformer en cri de ralliement, reflétant un paradoxe français plus profond.
Malgré les tensions croissantes autour des retraites et de la dette, la France reste un pays où la solidarité familiale est forte, où les grands-parents aident souvent à financer le logement, s’occupent des enfants et transmettent leur patrimoine à leurs jeunes proches, note Muxel.
Sbaihi a indiqué qu’il existait également une forme d’« apathie et d’indulgence » parmi les jeunes électeurs français, dont beaucoup ont continué à défendre le système de retraite lors des manifestations contre la réforme des retraites, ce qu’il attribue en partie à une mauvaise compréhension du fonctionnement du système.
Sur le plan politique, les retraités constituent également l’un des blocs électoraux les plus fidèles du pays, ce qui rend difficile de s’opposer directement à eux.
En conséquence, rares sont les politiciens qui osent mener campagne contre les baby-boomers eux-mêmes. Certains, comme le conservateur François Baroin ou le leader d’extrême droite Jordan Bardella, se sont plutôt positionnés comme les défenseurs du pouvoir d’achat des retraités face à l’inflation.
« En France, on aime les boucs émissaires. À gauche, ce sont les riches et les entreprises ; à droite, ce sont les immigrés ou les fraudeurs sociaux », a fait remarquer Sbaihi. « On peut s’en prendre aux fraudeurs de toutes origines si on veut, mais le vrai problème, c’est la démographie, et ces politiques ne s’y attaquent pas encore. »
(bw, mm)