Bien plus qu'un simple poulet : quand alimentation, classe sociale et identité se télescopent dans les villes européennes
Selon les experts, les aliments associés à l'immigration et à la vie des classes populaires font l'objet d'une pression réglementaire accrue
La polémique au sein de la gauche française autour d’un fast-food halal dans une banlieue parisienne reflète un débat plus large sur la santé publique et la vie urbaine, les détracteurs soulignant que le fait de pointer du doigt certaines pratiques alimentaires masque la gentrification dans les villes européennes.
En France, un restaurant de poulet est devenu un sujet de discussion national au cours du mois dernier. Le 11 avril, Master Poulet, un restaurant de poulet halal à bas prix, a ouvert ses portes à Saint-Ouen, dans la banlieue nord de Paris.
Quelques jours plus tard, le maire socialiste de la ville, Karim Bouamrane, a ordonné sa fermeture, affirmant qu’il avait ouvert sans autorisation en bonne et due forme. Bouamrane a également fait part de ses inquiétudes concernant la malbouffe, le bruit, les mauvaises odeurs et l’« homogénéisation des commerces ».
Depuis lors, une bataille juridique a éclaté entre le restaurant et le maire, qui s’est rapidement transformée en un conflit politique impliquant le parti d’extrême gauche La France insoumise (LFI), qui a fait la une de l’actualité nationale au cours du dernier mois.
Ce n’est pas un simple poulet
Cette controverse reflète l’évolution des habitudes alimentaires en France et dans toute l’Europe. La consommation de volaille – dominée par le poulet – a augmenté régulièrement ces dernières années, passant de 23 kg par personne en 2021 à 25 kg en 2024, tandis que la consommation d’autres viandes a stagné ou diminué. Cette tendance s’explique par le prix abordable, la teneur élevée en protéines et l’absence de restrictions alimentaires religieuses.
« La volaille est la viande la plus abordable », explique Paul-Henri Lava, secrétaire général adjoint du lobby du secteur européen de la viande de volaille (AVEC).
Mais dans ce cas précis, « le problème n’est pas le poulet en soi, mais plutôt la dynamique sociale qui l’entoure », a-t-il ajouté.
Les détracteurs de Boumarane affirment que les préoccupations de santé publique servent de prétexte à la gentrification. Pour Clémentine Autain, ancienne membre de LFI et fondatrice du nouveau mouvement de gauche L’Après, Boumarane « envoie un message notamment vis-à-vis des jeunes des quartiers populaires issus de l’immigration » leur indiquant qu’ils ne sont plus les bienvenus.
Le maire a toutefois riposté à ces critiques, affirmant que LFI cherche à créer des ghettos parce qu’il veut enfermer les gens de la classe ouvrière dans « une assignation à résidence territoriale, sociale et culturelle ».
Au-delà de la France
À Barcelone, un débat similaire a eu lieu il y a quelques mois lorsque Elisenda Alamany, candidate à la mairie pour le parti indépendantiste catalan ERC, a dénoncé ce qu’elle a qualifié de « grand remplacement » des épiceries de quartier traditionnelles par des supermarchés ouverts 24 heures sur 24 destinés au tourisme de masse. Elle a affirmé qu’elle suspendrait les licences de ces commerces si elle était élue lors des élections municipales de l’année prochaine.
Des critiques de gauche ont fait valoir que de telles politiques viseraient indirectement les travailleurs à faibles revenus, dont beaucoup sont issus de l’immigration. Laure Vega, membre de la Candidature d’Unité Populaire (CUP), un parti d’extrême gauche, a par exemple également critiqué l’utilisation du terme « grand remplacement », généralement associé aux groupes d’extrême droite anti-immigrés.
Dans les deux cas, les détracteurs ont également souligné que ni la maire française ni la candidate espagnole n’appliquaient le même niveau de contrôle aux grandes multinationales, qui sont également en concurrence avec les petits commerces locaux à Barcelone, ni aux chaînes de restauration rapide comme Burger King, qui vendent elles aussi de la restauration rapide bon marché à Saint-Ouen.
Des controverses similaires ont également émergé ailleurs en Europe. En Italie, par exemple, des municipalités telles que Vérone, Lucques et Venise ont introduit des restrictions sur la vente de « cuisine ethnique » dans les centres-villes historiques, souvent justifiées comme un moyen de protéger la cuisine italienne « authentique ».
Une diversité « sélective »
Pour Yari Vecchio, chercheur en économie alimentaire à l’université de Bologne, ces débats révèlent la manière dont les villes européennes négocient l’acceptation des différentes formes de diversité.
« Les cuisines migrantes sont souvent célébrées lorsqu’elles deviennent gastronomiques, esthétisées ou facilement consommables par les classes moyennes urbaines. Elles deviennent beaucoup plus problématiques lorsqu’elles restent bon marché, populaires, bruyantes et associées à des publics racisés ou issus de la classe ouvrière », a-t-il expliqué.
Vecchio a cité d’autres exemples en Belgique et au Danemark, où les débats ont porté sur l’abattage rituel, souvent justifié par des arguments liés au bien-être animal, mais ayant des « conséquences directes pour les communautés musulmanes et juives ».
Pour lui, ces débats révèlent des cas où « l’alimentation liée à la migration, à la vie ouvrière et aux changements sociaux devient un sujet à réglementer ».
Si le langage utilisé est souvent « neutre », faisant référence à la santé, aux odeurs, au bruit, à l’ordre urbain ou au patrimoine, « leurs effets peuvent être culturellement sélectifs », ajoute-t-il.
Maria Simon Arboleas a contribué à cet article.