L'UE chasse les richesses minérales de l'Asie centrale lors du sommet de Samarkand
C'est avec l'ambition de mettre la main sur les métaux et minerais rares d'Asie centrale que des dirigeants de l'Union européenne (UE) sont à Samarcande pour rencontrer leurs homologues d'Asie centrale, lors d'une rencontre organisée dans le palais des congrès bling-bling de cette ville carrefour des anciennes routes de la soie.
SAMARCANDE, OUZBEKISTAN – C’est avec l’ambition de mettre la main sur les métaux et minerais rares d’Asie centrale que des dirigeants de l’Union européenne (UE) sont à Samarcande pour rencontrer leurs homologues d’Asie centrale, lors d’une rencontre organisée dans le palais des congrès bling-bling de cette ville carrefour des anciennes routes de la soie.
Dans un mélange d’enthousiasme et de prudence, les dirigeants centrasiatiques ont invité les dignitaires de l’UE à venir les rejoindre jeudi et vendredi à Samarcande, pour une rencontre dont le but est avant tout de « considérablement renforcer les liens », explique Toivo Klaar, l’ambassadeur européen en Ouzbékistan.
Parmi les quelques annonces attendues lors du sommet « UE-Asie centrale » figurent la création d’un bureau de la Banque européenne d’investissement (BEI) à Tachkent et l’organisation d’un forum européen de l’investissement en Ouzbékistan, avant la fin de l’année.
Une « déclaration de Samarcande » reflétant « l’aspiration commune des parties à établir un partenariat stratégique » devrait également être signée à l’issue de l’événement. Les discussions porteront principalement sur des enjeux connectivité entre les deux régions, l’environnement et la sécurité, alors que l’UE cherche surtout à sécuriser ses approvisionnements en minerais essentiels.
Car ce bout d’Eurasie, longtemps considéré comme périphérique par de nombreux États de l’Union, est dans le radar des Européens depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, obligeant Bruxelles à reconsidérer ses options géopolitiques.
Ces anciennes républiques soviétiques – Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Turkménistan et Ouzbékistan – enclavées entre la Russie et la Chine, sont toujours proches de Moscou et courtisés par Pékin. Les entreprises russes utilisent de plus la région pour contourner les sanctions économiques occidentales.
Les Européens souhaitent donc renforcer leur influence, mais surtout à sécuriser leurs approvisionnements en minéraux rares et diversifier leurs approvisionnements en énergie.
Les chercheurs de terres rares
Outre d’importantes réserves d’uranium, les pays d’Asie centrale disposent de vastes gisements de terres rares et de minéraux tels que le lithium, ainsi que d’une multitude d’autres ressources essentielles à la transition énergétique et aux nouvelles technologies.
Ce que lorgne Bruxelles activement, car l’UE dépend actuellement presque entièrement de l’approvisionnement chinois pour ces ressources.
En mars, la Commission européenne a dévoilé un plan de relance de l’exploitation minière, y compris des projets dans des pays tiers, moins d’un an après l’entrée en vigueur de la législation européenne visant à garantir l’approvisionnement en matières premières essentielles.
« Nous voyons beaucoup d’intérêts des Européens l’Asie centrale », explique Han Ilhan, conseiller de « Metals Techological Complex », géant des métaux rares détenu par l’Etat ouzbek. « De nombreux projets sont actuellement en discussion ».
L’Asie centrale pourrait lors devenir l’eldorado des rêves européens. Les 34 matières premières critiques identifiées comme nécessaires par l’UE – dont le cobalt, le cuivre, le tungstène, le lithium et le nickel – sont présentes en grandes quantités dans les sous-sols de la région.
« C’est une région peu connue, mais les pays d’Asie centrale figurent parmi les dix plus riches en minerais et en terres rares, dépendant des types de matériaux. Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan en tête de peloton », explique Roman Vakulchuk, chercheur à l’Institut norvégien des affaires internationales.
« Le climat d’investissement n’étant pas très favorable, nous n’assistons pas encore à une ruée des sociétés minières occidentales spécialisées dans les métaux rares vers l’Asie centrale. Mais cela ne saurait tarder », confie un diplomate français en poste au Kazakhstan, qui souligne notamment le non-respect des normes internationales par les secteurs miniers dans ces pays.
Ce qui n’a empêché certaines entreprises européennes de prendre pied dans la région. La société allemande HMS Bergbau AG développe ainsi un projet d’exploitation de lithium dans l’est du Kazakhstan.
En novembre, Astana et Paris ont signé une feuille de route pour un partenariat stratégique dans le domaine des ressources et matériaux critiques jusqu’en 2026. Cet accord devrait permettre aux entreprises françaises de pénétrer le marché kazakh des minéraux dès cette année.
Au niveau de l’UE, le commissaire chargé des partenariats extérieurs, Joseph Síkela, a signé le 13 mars un partenariat de trois millions d’euros avec le Kazakhstan dans le domaine des matières premières critiques et des terres rares.
En mai dernier, l’Ouzbékistan a signé un protocole d’accord avec l’UE dans le même secteur.
En retard ?
Mais l’UE arrive peut-être tardivement en Asie centrale.
La Chine s’intéresse aux ressources souterraines de ses voisins depuis plus d’une décennie, et les entreprises chinoises détiennent déjà la plupart des licences et des sites miniers au Kirghizstan et au Tadjikistan. La majorité des exportations de minerais critiques du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan sont actuellement réservées à Pékin.
Pour sa part, la Russie a pendant des décennies largement couvert ses besoins en uranium dans cette zone que le Kremlin considère comme son « étranger proche » stratégique. Les pays d’Asie centrale sont également économiquement dépendants de Moscou pour de nombreux projets d’infrastructure.
Leurs richesses souterraines n’ont pas laissé indifférents aux États-Unis, au Canada ou en Corée du Sud, des pays qui ont tous récemment signé d’importants accords avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan.
« Malgré ses belles paroles, l’Union européenne n’est impliquée que dans deux ou trois projets en Asie centrale. C’est très peu et très lent, alors qu’elle interagit avec ces gouvernements depuis des décennies », explique Roman Vakulchuk, soulignant que les métaux rares ne sont pas mentionnés dans la stratégie « Global Gateway » de l’UE jusqu’en 2023.
Mais la région est toujours fortement dépendante de la Russie et de la Chine, ce qui reste une question sensible.
« Nous constatons que l’Asie centrale souhaite approfondir ses relations avec l’UE et diversifier sa politique étrangère », remarque néanmoins haut fonctionnaire de l’UE.
Seulement, à l’approche du sommet de Samarkand, l’intérêt européen semble certes être apprécié, mais a été accueilli avec prudence, sans vraiment de déclaration des Centrasiatiques laissant présager que l’UE jouera dans le futur un rôle plus important dans la région.