L’année 2022 sera cruciale pour les Juifs d’Europe

Les traditions et les rites juifs sont menacés par la sécularisation croissante de la société européenne. Mais les protéger fait partie de la sauvegarde de la démocratie, affirme Daniel Höltgen du Conseil de l’Europe.

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Bien que l’Europe soit de plus en plus unie dans la lutte contre les différentes formes d’antisémitisme, elle reste fragmentée lorsqu’il s’agit d’un élément clé de la pratique religieuse juive : la shehita, ou abattage rituel. [idiltoffolo / Shuttertsock]

Les traditions et les rites juifs sont menacés par la sécularisation croissante de la société européenne. Mais les protéger fait partie de la sauvegarde de la démocratie, affirme Daniel Höltgen du Conseil de l’Europe.

Daniel Höltgen, représentant spécial du Conseil de l’Europe sur les crimes de haine antisémites et antimusulmans et toute forme d’intolérance religieuse. Les opinions exprimées par l’auteur lui sont propres et ne prétendent pas refléter la position du Conseil de l’Europe dans son ensemble ou de ses dirigeants.  

L’année 2021 a été alarmante pour les Juifs d’Europe. En mai, l’antisémitisme s’est intensifié avec l’explosion de la violence au Moyen-Orient. Des synagogues en Allemagne ont été vandalisées et des drapeaux israéliens brûlés.

Des incidents antisémites similaires ont été observés ailleurs, et les menaces en ligne ont augmenté. Une autre tendance dangereuse a été la montée des théories conspirationnistes antisémites pendant la pandémie. Le récit selon lequel les Juifs ont bénéficié financièrement de la crise continue de se répandre sur les médias sociaux.

Facebook, Twitter et d’autres plateformes ont promis de s’attaquer aux contenus antisémites, mais il reste encore beaucoup à faire. La semaine dernière, une cour d’appel de Paris a décidé que Twitter devait divulguer les détails des ressources humaines et techniques qu’il emploie pour modérer les discours de haine, confirmant une décision antérieure en faveur de l’Union des Étudiants Juifs de France et d’autres ONG.

Les gouvernements et les organisations européennes ont également intensifié la lutte contre l’antisémitisme avec de nouvelles initiatives. Le Conseil de l’Europe, qui compte 47 États, a publié une Recommandation détaillée sur la prévention et la lutte contre l’antisémitisme. La Commission européenne, quant à elle, a présenté sa stratégie de lutte contre l’antisémitisme et de promotion de la vie juive (2021-2030), qui prévoit notamment un financement pour protéger les communautés juives. Les 27 États membres de l’UE devraient tous adopter des stratégies nationales de lutte contre l’antisémitisme d’ici la fin 2022. 

La pratique religieuse juive en question

Bien que l’Europe soit de plus en plus unie dans la lutte contre les différentes formes d’antisémitisme, elle reste fragmentée lorsqu’il s’agit d’un élément clé de la pratique religieuse juive : la shehita, ou abattage rituel. Les règles européennes relatives à la protection des animaux exigent l’étourdissement avant l’abattage, mais permettent aux pays d’établir leurs propres réglementations concernant « l’abattage conformément aux rituels religieux ».

La plupart des pays européens n’imposent aucune restriction à l’abattage rituel ou prévoient des dérogations pour respecter la liberté de pratiques religieuses. Toutefois, une douzaine de pays ont interdit cette pratique sans étourdissement préalable. Les groupes juifs (et musulmans) s’inquiètent de ce qu’ils considèrent comme une menace croissante pour la liberté religieuse. La situation est en pleine évolution, car les groupes religieux et les défenseurs des droits des animaux se tournent vers les tribunaux pour soutenir leurs positions respectives.

Suite à un recours en justice d’associations juives et musulmanes concernant un décret interdisant l’abattage rituel en Belgique, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé en 2020 que les gouvernements étaient autorisés à interdire la pratique de l’abattage rituel afin de promouvoir le bien-être animal. Dans son raisonnement, la Cour indique que « le Législateur s’inscrit dans un contexte sociétal et législatif en évolution, qui se caractérise par une sensibilisation croissante à la question du bien-être animal. »

En octobre dernier, dans une affaire portée par des groupes de défense des droits des animaux, le plus haut tribunal de Grèce s’est prononcé contre l’abattage religieux, déclarant que le gouvernement devait réglementer cette pratique de manière à garantir à la fois le bien-être des animaux et la liberté de religion.

Les récentes décisions de justice ont suscité un débat animé au sein des communautés juives européennes sur la manière de protéger les rites religieux dans un environnement de plus en plus laïc. D’autres contestations judiciaires ne sont pas improbables. Toutefois, étant donné que le droit européen permet aux États de fixer leurs propres règles en matière de shehita, l’avenir de la pratique religieuse juive est avant tout une question politique — et sociétale.

Il est donc grand temps d’avoir un débat éclairé sur la signification des pratiques religieuses dans le contexte de la liberté de religion. Alors que les gouvernements préparent des stratégies nationales de lutte contre l’antisémitisme, ils devraient saisir l’occasion de discuter de la question des rites religieux et des conséquences possibles des restrictions qui leur sont imposées.

Par exemple, une justification courante de l’interdiction de l’abattage rituel consiste à dire que la viande casher peut toujours être importée. Mais cet argument perd de sa force au fur et à mesure que les pays européens introduisent des interdictions. Les décideurs doivent tenir compte du faible nombre d’animaux concernés. En Belgique, par exemple, seuls 700 animaux environ sont abattus selon les règles de la shehita chaque année.  

Les motivations xénophobes et anti-immigrations sont également apparentes dans l’opposition aux pratiques religieuses. Comme Pinchas Goldschmidt, président de la Conférence européenne des rabbins, l’a récemment déclaré au Conseil de l’Europe, « une grande partie du sentiment antimusulman en Europe aujourd’hui est en fait également antisémite  ; les Juifs sont les dommages collatéraux. »  

Protéger la démocratie

Demander aux citoyens juifs européens de compromettre des rites religieux importants que leurs ancêtres pratiquent sur ce continent depuis plus de 2 000 ans serait perçu comme un signe que les coutumes juives, une fois de plus, ne sont pas les bienvenues ici.

En 2012, la chancelière allemande Angela Merkel a soutenu sans équivoque la brit milah (circoncision religieuse des garçons) après qu’un tribunal local ait qualifié cette pratique d’infraction pénale. Suivant son exemple, le Bundestag a adopté la même année une législation précisant que la circoncision religieuse était légale, annulant l’interdiction précédente du tribunal.

La décision de Mme Merkel a sans aucun doute été influencée par la responsabilité historique de l’Allemagne envers les Juifs. Mais son action décisive a également été guidée par une conviction profonde : lorsque nous protégeons les droits de l’homme des minorités, y compris religieuses, nous sauvegardons la démocratie.

La diversité et la protection des minorités font partie de notre identité européenne commune, et le peuple juif a apporté une contribution incommensurable à notre patrimoine culturel. Si les dirigeants européens veulent vraiment encourager la vie juive, ils doivent protéger les traditions et les rites juifs.