Alternative Allemagne brise des tabous
Le congrès du nouveau parti eurosceptique a eu lieu dimanche 14 avril. S'il a peu de chance d'intégrer le Bundestag en septembre, il pourrait obtenir de nombreux élus au Parlement européen en mai 2014.
Le congrès du nouveau parti eurosceptique a eu lieu dimanche 14 avril. S'il a peu de chance d'intégrer le Bundestag en septembre, il pourrait obtenir de nombreux élus au Parlement européen en mai 2014.
Jacqueline Hénard est essayiste et analyste franco-allemande, ancienne correspondante de Die Zeit à Paris.
Universitaires, homme d'affaires, anciens journalistes…quel est le profil précis des fondateurs du parti Alternatives Allemagne ?
Ce sont tout d'abord des hommes et des personnes relativement âgées qui craignent pour leur épargne et l’avenir de leurs enfants. Ceci dit, la figure de proue est un professeur de macro-économie, Bernd Lucke, âgé de 50 ans.
Il représente un courant important au sein du corps académique macro-économique allemand, très critique vis-à-vis de la construction de l'euro.
Cette critique a pris la forme de plaintes à la cour de Karlsruhe dès 1997, et, dans le cadre de la crise actuelle, de plusieurs tribunes ou manifestes contre la politique monétaire européenne, signés par des économistes très en vue. Il faut préciser que chacun de ces manifestes a provoqué des contre-publications de pareille envergure.
Bernd Lucke a été membre de la CDU pendant 30 ans, il a un profil très conservateur. Lors de la première réunion du mouvement Alternative Allemagne, il a révélé un talent d’orateur inattendu. En tant que macro-économiste, il est considéré comme une figure "qui fait autorité" dans le pays. Les Français privilégient le raisonnement politique, les Allemands l'analyse macro-économique.
Même si les économistes se sont beaucoup trompés dans la crise, ils sont peut-être plus écoutés en Allemagne et restent une référence.
Peut-on résumer la devise de ce nouveau parti en ces termes : "Soit les pays du sud de l'Europe sortent de la zone euro, soit les Allemands doivent retrouver le Deutsch Mark" ?
C'est un peu leur unique sujet, même s’ils essaient de trouver d’autres terrains de compétence. La première phrase de leur projet est claire : Ce parti demande "une dissolution ordonnée" de l'espace monétaire européen. Selon eux, l'Allemagne n'a pas besoin de l'euro. Ils demandent la réintroduction d'une monnaie nationale, ou la création de l'espace monétaire le plus réduit et le plus stable possible.
Pour eux, la réintroduction du mark ne doit pas être un tabou. Ils veulent un changement des traités européens pour que chaque Etat puisse sortir de l'euro. Ils estiment que chaque peuple doit pouvoir décider de façon démocratique de sa monnaie.
Les Allemands sont-ils réellement favorables à l'euro?
La position de l'Allemagne face à l'Europe ou l'euro est contradictoire. M. Lucke surfe d'ailleurs sur ce malaise qui n’est pas exprimé par les partis existants, sauf Die Linke, issue du parti communiste de la défunte RDA et qui reste un cas particulier.
Il faut regarder deux sondages. Selon une enquête, publiée mardi 9 avril, seulement 27% des Allemands souhaitent le retour au Deutsch Mark, alors que 69% veulent expressément conserver l'euro, quand 4% n'ont pas d'opinion.
A la question « l'euro existera-t-il à l'avenir? », les personnes interrogées répondent oui à 69%. Les jeunes de moins de 30 ans et les personnes de plus de 60 ans sont les plus favorables à l'euro. Mieux les gens sont formés, plus ils gagnent d'argent, plus ils sont en faveur de l'euro. Les ménages dont les revenus nets sont supérieurs à 3000 euros sont favorables à la monnaie européenne à près de 80%.
Mais il est encore plus intéressant de regarder l’évolution des chiffres sur le long terme, entre 2002, date de l'introduction de l'euro et aujourd’hui.
Jusqu'à 2009, l’année où la crise se déclare, 55% des Allemands disent qu'ils auraient préféré conserver le mark comme moyen de paiement. Paradoxalement, c’est après cette date que l’euro est de mieux en mieux accepté. En 2011, ils ne sont plus que 44% à vouloir conserver le Mark. Et, en 2012, la courbe s'inverse : seuls 42% des Allemands expriment la nostalgie du Mark quand 47% expliquent qu'ils sont en faveur de l’euro.
Cette situation peut s'expliquer. L'euro s'est tout d'abord installé dans les habitudes. Il a été très longtemps un moyen de paiement. Mais à mon avis, le grand public allemand comprend, au moins de manière diffuse, que les enjeux dépassent son porte-monnaie et que l’Allemagne a non seulement des intérêts économiques, mais surtout politiques au maintien de l’euro.
Ce parti qui prône aujourd'hui la sortie de l'euro est donc en décalage avec l'opinion publique?
Oui et non. Les Allemands, dont la population vieillit plus rapidement que les autres Etats de l'UE, sont extrêmement angoissés par l'instabilité de l'euro. La crise a fait émerger ce parti.
Mais le changement de génération est également une explication d’un discours politique qui change, en France comme en Allemagne. Les gens ne se sentent plus obligés par la réconciliation de la même manière que la génération de Kohl et Mitterrand. Déjà, la logique d'Angela Merkel n'est pas la même que celle d'Helmut Kohl.
Ce parti constitue le prolongement des plaintes déposées devant la Cour de Karlshrue contre certaines décisions européennes. Il faut cependant insister sur le fait qu’il fait tout pour écarter un discours anti-européen tel que l’on peut le trouver en France jusqu’au cœur des partis de gouvernement.
Pour faire son entrée au Bundestag, un parti doit recueillir au moins 5% des voix. Avec 24% d'intention de vote aujourd'hui, Alternative Allemagne peut-il espérer faire élire certains de ses membres ?
Il faut relativiser ce dernier chiffre, qui émane d'un sondage réalisé à 6 mois des élections, en pleine crise chypriote.
Il est également difficile de savoir quel sera le retentissement de ce parti. 1200 personnes, essentiellement des retraités, étaient présentes lors de leur première réunion, 1500 lors du congrès fondateur, dimanche 14 avril. Cela peut paraître beaucoup, et c’est plus que l’on aurait pu attendre, mais il faut savoir que les formations politiques en Allemagne ont un poids par le nombre de leurs adhérents.
De plus, les soutiens les plus forts du parti, comme l'économiste Starbatty – très reconnu en Allemagne, il a fait parti de ceux qui ont porté plainte devant la cour de Karlsruhe contre le traité de Lisbonne – estiment que cette nouvelle formation politique n'a aucune chance d'entrer au Bundestag.
Les professions de foi montrent la diversité d'objectifs des différents candidats. Ils ne sont pas porteurs d'un projet, ce sont des consultants, des entrepreneurs, certains "cherchent la lumière". Malgré leur colère commune contre l'euro, cette incohérence d'ambition ne présage pas d'une bonne coopération.
Le congrès fondateur a évité les chamailleries interminables en adoptant le programme du parti avant le débat et en instaurant un seuil de 75 pour cent pour toute modification. C'est une garantie d'efficacité, mais pas très démocratique! – tout le contraire de la "démocratie liquide" prônée par le parti des Pirates!
Les élections européennes seront donc plutôt l'échéance politique importante de ce parti ?
Oui, et le risque est grand qu'un mouvement eurosceptique allemand entre au Parlement européen. Alternative Allemagne peut obtenir de nombreux députés, car ils brisent un tabou en parlant de ces sujets.
Un parti "anti-euro" a-t-il déjà existé en Allemagne?
Un parti pour le maintien du Deutsch Mark a existé, mais de façon éphémère. D'ailleurs, son fondateur est également actif dans Alternative Allemagne.
L'émergence de ce parti peut-elle avoir une influence sur la politique européenne menée par la future coalition?
La grande force d'Angela Merkel est qu'elle donne au public allemand l'image rassurante de quelqu'un qui sait faire face à la crise et fait attention à l'argent des Allemands. Elle n'est pas décrédibilisée.
Je ne vois pas comment elle pourrait se positionner pour une sortie de l'Allemagne de la zone euro, et une possible grande coalition CDU/SPD ou un gouvernement SPD-Verts serait encore plus pro-européen que l’actuelle coalition CDU/FDP.
Mais la naissance de ce parti anti-euro met une pression réelle sur les partis qui entrent en campagne législative.