Antoinette Spaak : Mon père était obsédé par la règle de l’unanimité qui bâillonne l'UE
Paul-Henri Spaak, l’un des pères fondateurs de l’Union européenne, était obsédé par la règle de l’unanimité qui encore aujourd’hui prend l’Europe en otage, notamment sur l'immigration, explique sa fille Antoinette Spaak dans une interview exclusive avec EURACTIV.
Paul-Henri Spaak, l’un des pères fondateurs de l’Union européenne, était obsédé par la règle de l’unanimité qui encore aujourd’hui prend l’Europe en otage, notamment sur l’immigration, explique sa fille Antoinette Spaak dans une interview exclusive avec EURACTIV.
Vous êtes la fille d’un des pères fondateurs de l’Union européenne. Y-a-t-il aujourd’hui ce genre de leaders et de vision européenne, telle celle qui a poussé votre père à agir ?
Écoutez, je pense que l’atmosphère aujourd’hui est vraiment concentrée sur les difficultés sociales, le chômage, les impôts, les choses à court terme. Et le personnel politique est un peu ligoté par ces problèmes qui doivent être résolus rapidement. Ils ne trouvent pas la manière de relier ces problèmes à une construction de l’Europe qui tienne en compte et qui essaye de [poursuivre une vision européenne]. C’est difficile.
Je crois que l’actualité n’est pas propice à l’émergence de grands leaders européens. Chacun est trop pressé par l’urgence des solutions. Ils devraient pouvoir montrer le lien entre une Europe forte et l’intérêt de la population et ils ne parviennent pas à réellement rentrer dans ce discours.
Oui, mais au moins un, y-a-t-il un vrai leader européen ?
Je trouve que l’Europe manque de leaders, de meneurs. Je remarque qu’une fois que les hommes ou les femmes sont détachés de l’obligation de résoudre les problèmes nationaux, ils deviennent des leaders européens convaincus. Je pense à Guy Verhofstadt par exemple, l’ancien premier ministre belge. Il a arrêté la politique nationale, est entré au Parlement européen et est devenu l’une de ses grandes personnalités.
Je crois donc qu’il est difficile de faire les deux, ce qui n’existait pas au temps des fondateurs, qui se sont occupés de la construction. Aujourd’hui, c’est une guerre économique, mais elle ne fait pas des millions de morts. Après la guerre, les dirigeants avaient une véritable obligation de faire les choses. On n’est plus dans ce contexte-là.
Mais Verhofstadt est devenu un peu silencieux depuis que son compagnon de vision Daniel Cohn-Bendit a quitté le Parlement …
Cohn-Bendit, c’est une grande perte pour le Parlement européen. Il était tout à fait indépendant de tout le monde et il avait un langage européen tout à fait magnifique. Il était le seul.
Que pensez-vous de Madame Merkel ? A-t-elle un pouvoir unificateur ou dévastateur pour l’Europe ?
Madame Merkel m’a beaucoup impressionnée. Quand elle est devenue chancelière, elle a dit que, venant d’Allemagne de l’Est, elle comprenait l’importance fondamentale de l’Europe pour l’Allemagne et pour la politique allemande.
C’est une de celles qui fait de son mieux pour donner la priorité à l’UE, tout en devant tenir compte de la politique intérieure de son pays. Je la trouve beaucoup plus courageuse que beaucoup de leaders européens.
Est-elle la seule?
Comme ça, je ne vois pas. Vous savez quand on parle à quelqu’un comme Didier Reynders, c’est un Européen convaincu évidemment, il fait partie de la zone euro, il connait bien l’Europe, je suis désolée qu’il n’ait pas été commissaire européen, il aurait apporté à la fois sa jeunesse et sa détermination.
Comme ça individuellement ils sont tous des Européens convaincus. Mais quand je leur disais au moment des élections européennes, parlez de l’Europe dans la campagne, ils disaient « oui, oui, je vais le faire » et puis je n’entendais rien. Donc il y a cette espèce d’urgence des problèmes qui intéressent l’opinion publique, mais l’opinion publique, elle est intéressée quand on lui parle des choses, si on n’en parle pas, comment peut-elle faire donc vous avez beau me demander, à part Merkel…
Croyez-vous qu’il faille parler aux jeunes d’autres choses que la paix pour les unir ?
Il faut parler de la paix, ce n’est pas une chose donnée la paix, ça peut casser. Voyez la guerre horrible en Yougoslavie, les gens s’entretuaient et l’Europe ne pouvait pas intervenir, ce sont les Américains qui sont intervenus.
Mais c’est vrai que ça leur parle moins. Aujourd’hui, il faut leur raconter dans quel monde on vivrait sans l’Europe, il faut leur dire que l’Europe est entre leurs mains, leur expliquer les valeurs de l’Europe.
Dans des moments comme celui-ci, à l’ère de la mondialisation, l’Europe doit avoir les pouvoirs de garder vivante cette manière de vivre où les gens sont relativement protégés. C’est ça l’Europe aujourd’hui, c’est la paix, les valeurs, la démocratie et le bonheur des gens.
Si Paul-Henri Spaak revenait sur la scène politique aujourd’hui, que dirait-il ? De quoi s’énerverait-il ?
Il était obsédé par le frein de l’unanimité. Dans le problème de l’immigration, l’Europe est bâillonnée par l’unanimité. Il y a le frein des pays du Nord qui ne sont pas intéressés par ce qu’il se passe en Italie. Ils ont un peu de pitié, oui, mais l’Europe ne fait pas ce qu’elle devrait. C’est un bon exemple de la bonne marche des institutions, un gouvernement ne fonctionne que quand il suit une manière de faire correspondant à des valeurs et à l’intérêt des gens, mais c’est difficile.
Serait-il en faveur d’une Europe à deux vitesses ?
Je pense que oui. Il faudrait une Europe à deux vitesses, on ne peut pas se faire bâillonner par un seul pays sur 28 qui refuse ou qui refuserait des solutions qui sont bonnes pour l’ensemble de l’Europe. Le plus petit nombre doit pouvoir s’incliner devant l’intérêt et la bonne gouvernance de la majorité.
On ne va pas résoudre le chômage en Belgique sans que le reste de l’Europe marche en même temps, il faut travailler ensemble.
L‘échec de la communauté européenne de la défense a été une catastrophe. Si cela avait été fait. Nous aurions aujourd’hui une armée européenne qui aurait déjà une vie propre.