« Il est absurde de comparer la Hongrie au Bélarus »
Pour le spécialiste de l’Europe de l’Est au centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po-Paris, la politique interne de Budapest est indépendante de sa capacité à réaliser une bonne présidence du conseil de l’UE.
Pour le spécialiste de l’Europe de l’Est au centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po-Paris, la politique interne de Budapest est indépendante de sa capacité à réaliser une bonne présidence du conseil de l’UE.
La Hongrie est à la tête du Conseil de l’UE depuis le 1er janvier, mais c’est surtout sa nouvelle loi sur la presse qui fait la une des médias. N’y-a-t-il pas un fort risque que cette polémique entrave les avancées de sa présidence ?
Le cas belge montre qu’on peut avoir une situation politique interne difficile et s’acquitter très convenablement de la présidence européenne.
Mais la situation interne de la Hongrie est assez particulière. Le gouvernement « souverainiste » n’avait pas anticipé que cette loi pourrait poser problème dans l’exercice de sa présidence européenne. D’où l’étonnement, l’irritation que l’on sent dans les milieux gouvernementaux hongrois, sur la façon dont la présidence a été accueillie par les médias et par la Commission.
Les Hongrois considéraient que l’épreuve principale était les élections législatives en avril dernier, largement gagnées par le parti de Viktor Orban. Avant les élections, les milieux européens se demandaient si M. Orban serait otage du parti d’extrême-droite Jobik. Cela aurait été préoccupant pour la présidence hongroise de l’UE.
Avec cette loi votée à la veille de sa présidence européenne Orban s’est tiré une balle dans le pied, un peu comme la présidence tchèque de l’UE qui s’était autodétruite en plein vol, il y a deux ans.
Le premier ministre luxembourgeois a eu des mots très durs, comparant la Hongrie à la Biélorussie, la dernière dictature d’Europe. Partagez-vous son point de vue ?
Il y a parfois deux poids deux mesures en Europe. Il est beaucoup plus facile de critiquer un petit pays nouveau membre de l’UE qu’un grand pays, ancien membre. Cette loi sur la presse est indéfendable sur le plan du principe et nous verrons comment elle sera appliquée ou amendée mais nous savons depuis longtemps ce qu’il en est de l’emprise du pouvoir sur les médias en Italie, sous Berlusconi. Et le premier ministre luxembourgeois ne s’est pas indigné de cela.
Il est absurde, à la limite du scandaleux, de comparer la Hongrie au Belarus de Lukasenko, la dernière dictature d’Europe. Il faut avoir conscience des mots qu’on utilise. On peut ne pas aimer la politique de Monsieur Orban mais il a été élu démocratiquement à l’occasion d’élections libres et pluralistes.
Il faut par contre prêter attention à l’appel lancé à Budapest par les intellectuels qui avaient lutté pour la liberté d’expression avant 1989 et qui invoquent les valeurs européennes contre une loi qui ressemble à une menace de censure. Il est absurde de demander à un organisme nommé par le gouvernement de veiller à l’objectivité de l’information. On peut avoir une instance du genre CSA avec une fonction d’arbitrage. Là, ce n’est pas une fonction d’arbitrage mais une fonction de contrôle.
Comment la présidence hongroise peut-elle désormais apparaître crédible et mener à bien ses différents projets ?
Une fois que vous avez mal commencé, il est très difficile de rattraper le coup. La Hongrie doit commencer par remettre les pendules à l’heure. Non elle n’est pas la Biélorussie. La meilleure façon de refuser cet amalgame est encore de ne pas se montrer sourd à la critique : le gouvernement peut amender ce texte ou le rendre « eurocompatible ».
Deuxièmement, il faut s’expliquer sur de récentes remises en cause de l’État de droit.
Enfin, il y a aussi sur la taxe sur des institutions fnancières autrichiennes et allemandes qui ont fait d’énormes profits au cours des dernières années : montrer en quoi elle est exceptionnelle et de courte durée et liée à la crise.
Puis continuer la présidence comme si rien ne s’était passé ?
Cela paraît quasiment impossible car la crédibilité et l’image du gouvernement sont atteints. Mais les Hongrois craignent maintenant, à juste titre, que la polémique sur les médias occulte complètement les priorités européennes. Parmi les thèmes proposés par la présidence, certains sont extrêmement importants, comme la stratégie énergétique de l’Europe, le partenariat oriental ou la question des Roms. Il serait dommage qu’elles soient éclipsées car ce ne sont pas seulement des propositions hongroises : elles ont un intérêt pour l’Europe.