« Il n’y a pas de raison de croire que Gordon Brown ne sera pas européen, voire plus européen que Tony Blair »
La Grande-Bretagne ratifiera le traité de Lisbonne par référendum au premier trimestre de l’année 2008 a indiqué le député britannique travailliste, membre du conseil de surveillance de la Fondation pour l’innovation politique, Stuart Bell. Dans un entretien accordée à EURACTIV.fr, il expose sa vision de l’avenir de l’UE et revient sur la vision européenne du premier ministre Gordon Brown.
La Grande-Bretagne ratifiera le traité de Lisbonne par référendum au premier trimestre de l’année 2008 a indiqué le député britannique travailliste, membre du conseil de surveillance de la Fondation pour l’innovation politique, Stuart Bell. Dans un entretien accordée à EURACTIV.fr, il expose sa vision de l’avenir de l’UE et revient sur la vision européenne du premier ministre Gordon Brown.
EURACTIV.fr : Le traité de Lisbonne doit être signé le 13 décembre par les chefs d’État et de gouvernement. L’opposition britannique demande un référendum sur le texte, tandis que Gordon Brown voudrait faire approuver le traité par le Parlement. Quel est l’état actuel du débat sur ce sujet en Grande-Bretagne?
Stuart Bell : Le nouveau traité institutionnel a eu l’aval de Tony Blair lorsqu’il était premier ministre, tout comme celui d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy, bien avant d’ailleurs que M. Sarkozy ne soit élu président. Il s’agit d’un traité institutionnel et pas constitutionnel. Bien sûr, comme l’a souligné Valérie Giscard d’Estaing, 80% du contenu de l’ancien traité figure dans le nouveau. Cela dit, les 20% de différence comptent.
Le gouvernement britannique a indiqué à la population que le traité n’était pas une constitution mais avait bien pour but de réformer les institutions et qu’il n’y avait donc pas besoin de référendum. La position du gouvernement britannique est donc très claire : il n’y aura pas de référendum. La ratification se fera par voie parlementaire. Les débats au Parlement commenceront le 1er janvier. Le vote aura lieu trois mois plus tard et ainsi la question de la ratification par la Grande-Bretagne sera reglée.
Selon vous, il n’y aura donc pas plus de problème que cela. L’opinion et l’opposition ne seront pas une pression suffisante pour faire changer d’avis Gordon Brown sur ce sujet ?
En 2005, Tony Blair a fait une erreur en demandant un référendum, c’était contre toute logique. Il est donc clair qu’il n’y en aura pas cette fois.
De plus, l’opposition au gouvernement ne se positionne pas seulement contre le traité en tant que tel, mais contre l’Union européenne dans son ensemble. La pression pour le référendum est exercée par des anti-européens. Le parti conservateur s’est d’ailleurs mis dans une situation très difficile en indiquant que, même si le traité était ratifié, il reviendrait dessus s’il arrivait au pouvoir.
Il y a aussi un jeu politique là-dedans. Le parti conservateur s’est en effet divisé sur la question de l’Europe. De plus, un autre parti politique, appelé le parti de l’indépendance, a été créé. Or ce parti qui plaide pour le retrait de la Grande-Bretagne de l’UE a eu pas mal de voix aux dernières élections en 2005.
Chez nous les conservateurs sont obligés d’être plus royalistes que le roi en disant « oui oui nous aussi nous sommes anti-européens ». C’est une erreur dans l’intérêt national mais politiquement peut-être est-ce astucieux ? Quoi qu’il en soit, cela ne change rien au débat. Le gouvernement a été très clair à ce sujet et s’il changeait son opinion maintenant ce serait très mauvais pour sa crédibilité.
Un groupe de 16 États membres a indiqué sa volonté de confirmer son attachement aux symboles de l’Union en adoptant une déclaration – qui devrait être annexée au Traité – confirmant la valeur et la signification qu’ils continuent d’attacher à ces symboles. Qu’en pensez-vous ?
Les symboles qui se trouvaient dans le texte constitutionnel ont été enlevés. Mais cela ne veut pas dire qu’ils n’existent plus. Nous n’avons pas besoin d’une annexe au traité pour avoir un drapeau européen. Ce n’est pas la peine. Puisqu’il y a tant de difficultés, nous sommes tous d’accord pour dire que le texte tel qu’il a été adopté doit rester tel qu’il est. Je ne vois pas comment à ce moment là on pourrait ajouter une annexe sur les symboles.
Et puis cette annexe pourrait donner des prétextes à ceux qui sont moyennement enthousiasmés par le texte actuel pour le rejeter.
Gordon Brown est connu pour son euroscepticisme et notamment pour son opposition à l’euro. Sa position a-t-elle évolué depuis qu’il est premier ministre ?
Je crois que le gouvernement de Tony Blair a fait une erreur il y a quelques années en refusant d’entrer dans le système euro. Cela dit notre économie fonctionne un peu différemment des autres, notamment en ce qui concerne le marché de l’immobilier. L’inflation sur le prix d’achat des maisons est de 30% chez nous. Nous ne pourrons donc adopter la monnaie unique que lorsque nous serons en mesure de maitriser cette inflation.
Le gouvernement de Tony Blair, avec le soutien de Gordon Brown, a d’ailleurs toujours dit : nous entrerons dans l’euro lorsque les conditions économiques chez nous le permettront. Ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui. Mais nous y arriverons tôt ou tard.
En ce qui concerne l’attitude de Gordon Brown vis-à-vis de l’UE il faut être clair : le premier ministre sait parfaitement bien que la politique internationale et étrangère britannique est basée sur l’amitié avec les États-Unis mais que la Grande-Bretagne est surtout au cœur du processus européen.
Tony Blair a accepté ce traité institutionnel avec l’aval de Brown qui n’était pas premier ministre et il n’y a pas de raison de croire que Gordon Brown ne sera pas européen voir plus européen que Tony Blair. Tony Blair avait de grandes ambitions européennes mais nous n’avons pas vu beaucoup de résultats. M. Brown ayant des vues plus objectives de l’Europe, je vois mal comment nous pourrions en faire moins. De plus, il est certain qu’avec M. Sarkozy président de la République, il y a à nouveau une possibilité pour la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne de former un leadership européen dans les années à venir. Je suis certain que Gordon Brown comprend cela et qu’il agira dans ce sens.
Dans l’étude de la Fondation pour l’innovation politique « Resserrer l’Union entre les Européens », vous indiquez qu’il est temps de placer l’Union dans le XXIème siècle, en tournant le dos au court-termisme. Quelles sont les priorités de l’UE selon vous, la réforme institutionnelle étant désormais actée ?
Comme je le signale dans mes livres (1), il y a, selon moi, une série de priorités pour l’UE à long terme.
Tout d’abord l’agenda de Lisbonne. Il faut vraiment créer un espace économique libre à travers l’Union européenne. Nous avons fait pas mal de progrès dans ce domaine mais nous en avons encore pas mal à faire pour créer un véritable marché libre aussi bien pour les personnes que pour les produits.
Deuxième dossier clé : l’environnement. L’Europe peut vraiment jouer un rôle dans ce domaine, l’ensemble des pays européens étant unanimes sur la nécessité de s’en préoccuper. Nous pouvons créer une force pour lutter contre les dommages environnementaux et jouer un très grand rôle dans la poursuite du protocole de Kyoto qui doit être renouvelé à partir de 2012.
L’énergie : d’ici 20 ans les problèmes énergétiques seront énormes, or nous n’avons pas pour le moment de politique commune dans ce domaine. Chaque pays poursuit son propre destin vis-à-vis de l’énergie. La France a 90% d’énergie qui vient du nucléaire. Nous avons le gaz en provenance de Norvège, du Quatar et de l’Algérie via la mer du nord, et les Allemands importent du gaz russe. Avons-nous les moyens d’avoir une politique homogène de l’énergie ?
Il faut en tout cas clarifier ce point. La Russie qui se trouve à nos frontières redevient une puissance mondiale riche avec son pétrole et son gaz. Les grandes alliances avec les États-Unis et la Russie sont plus que jamais d’actualité et nous avons d’ailleurs beaucoup apprécié les efforts de M. Sarkozy vis-à-vis de ces deux grandes puissances. Il faudra à l’avenir traiter la Russie comme partenaire stratégique plutôt que comme adversaire potentiel.
Il s’agit également pour l’UE de comprendre ses limites, notamment par rapport au Kosovo. Il faut faire attention à ce que l’Europe ne soit pas déséquilibrée par une déclaration d’indépendance du Kosovo qui heurterait Belgrade et Moscou.
L’immigration va enfin être un grand problème. Il faut distinguer l’immigration clandestine de l’immigration légale qui est un plus pour notre économie. Cela dit le mouvement des peuples de l’Est vers l’Ouest ne peut pas être trop rapide car cela risquerait de déséquilibrer certains secteurs de nos économies. Mais il faudrait avoir une politique commune sur l’immigration, tout comme sur l’énergie, l’environnement et les Affaires étrangères.
Les deux pays susceptibles d’être les fers de lance de l’Europe de la défense sont la Grande-Bretagne et la France. Or la Grande Bretagne n’est pas vraiment un moteur sur cette question, étant donnés ses liens avec les États-Unis. L’Europe de la défense ne peut donc pas véritablement avancer ?
En ce qui concerne la sécurité dont je parle dans mes livres (1), l’événement important s’est passé à Saint-Malo entre Jacques Chirac et Tony Blair en 1998. A ce moment là, Blair et Chirac ont accepté que la défense de l’Europe reste toujours sous l’égide de l’OTAN. Car nous sommes tous des membres de l’OTAN, même si la France l’est moins. L’OTAN reste donc le pilier de base de notre politique de sécurité.
Pour l’Europe, la question qui se pose aujourd’hui est de savoir si nous devons développer le soft power ou le hard power. Devons-nous créer une force pour intervenir au Darfour en tant que « peace keepers » (gardiens de la paix) ou une force plus militaire ? Nous avons vu un certain nombre d’avancées en Asie par exemple, où l’UE est intervenue parce qu’il n’y n’avait pas les Australiens ou les Américains. Or, à mon sens, il ne faut pas que l’Europe développe une puissance militaire proprement dite parce que cela heurte l’OTAN et l’opinion publique. Nous le savons en Grande-Bretagne. Nous nous battons en Irak et en Afghanistan et, chaque fois que l’on perd un soldat, c’est un grand deuil dans le pays.
(1) : Resserrer les liens entre l’Union et les Européens, Fondation pour l’Innovation Politique, Etude, par Sir Stuart Bell, Francis Mer, Frédéric Allemand :: jeudi 6 septembre 2007
An ever closer union, The forward march, Sir Stuart Bell, Spen View Publication, 2007, 196 pages, 11,99 euros