« Je suis inquiet mais pas résigné »
Avant la 3e édition des États généraux de l’Europe, l’un des pionniers de l’information au sein de l’UE, Paul Collowald, livre à EURACTIV.fr son analyse de l’actualité. Retour sur la crise grecque, le couple franco-allemand et le travail des journalistes à Bruxelles.
Avant la 3e édition des États généraux de l’Europe, l’un des pionniers de l’information au sein de l’UE, Paul Collowald, livre à EURACTIV.fr son analyse de l’actualité. Retour sur la crise grecque, le couple franco-allemand et le travail des journalistes à Bruxelles.
Paul Collowald a été le correspondant du journal Le Monde à Strasbourg entre 1952 et 1958. Ancien directeur de l’information à la Commission européenne il a ensuite travaillé au Parlement européen comme directeur général de l’information.
La crise grecque a montré les difficultés de l’Europe à être solidaire. Selon vous, ces égoïsmes nationaux sont-ils mauvais signes, ou intrinsèques de la construction européenne?
Le mot solidarité est bien présent dans la déclaration Schuman du 9 mai 1950. Depuis cette date, il a fallu mettre en œuvre cette idée dans des circonstances bien différentes. Le charbon et l’acier d’une part, puis, ensuite, le traité de Rome ont élargi le champ des activités de l’UE.
Personnellement, mon plus mauvais souvenir de manque de solidarité au sein de l’Europe remonte à la crise pétrolière de 1974. Nous avons pu faire le constat lamentable de l’absence de solidarité. C’était la période du chacun pour soi. Chaque pays prenait des mesures nationales en croyant être plus malin que l’autre.
L’Allemagne a fait des efforts assez considérables pour rentrer dans les clous du pacte de stabilité. Aujourd’hui, ceux qui n’ont pas fait les mêmes efforts lui reprochent une sorte d’égoïsme qui pourrait avoir des conséquences graves pour la zone euro.
Comprenez-vous les réticences de Berlin dans la crise grecque ?
J’ai été successivement porte-parole de Robert Marjolin et de Raymond Barre, qui, à la Commission européenne, étaient les vice-présidents en charge des problèmes économiques et monétaires. Ce fut une longue marche…
Il faut se souvenir que l’équilibre finalement trouvé par Mitterrand et Kohl, pour faire accepter aux Allemands d’abandonner le mark et entrer dans l’euro, a été très difficile aussi bien politiquement que psychologiquement. Les symboles comptent dans l’opinion publique. Or le mark a existé quasiment avant même la souveraineté nationale de l’après-guerre de la République fédérale d’Allemagne. Le ministre de l’Économie allemand avait réussi à mettre sur pied le mark, qui a été le symbole de la reconstruction de l’Allemagne. Ce symbole n’a donc pas été facile à abandonner.
Pour renforcer la solidité de la zone euro la France défend notamment la mise en place d’un gouvernement économique européen. Les réticences de l’Allemagne sont fortes. Pensez-vous ce projet réaliste à moyen terme?
J’ai écrit un jour un article à ce sujet intitulé « Le mot et la chose ». La chose était la coopération économique. Le mot était le gouvernement économique.
Je parle bien l’allemand. J’avais alors testé mes amis allemands à Bruxelles – des journalistes, des députés, des historiens – pour voir comment ils percevaient cette notion. Ils m’ont tous demandé ce que signifiait « le gouvernement économique »; en allemand, cela ne veut strictement rien dire.
Or, le mot n’ayant aucune signification, vous ne pouvez pas faire de progrès. Lorsque l’autre jour, la chancelière a prononcé le mot de « gouvernement économique », plusieurs journaux français ont crié au miracle. Mais soyons sérieux. Angela Merkel a ajouté, à la fin de la phrase, que le gouvernement économique était en fait le Conseil européen. On joue de nouveau sur les mots. Tant que les réalités budgétaires et certains aspects fiscaux ne constitueront pas une matière première à brasser, le gouvernement économique restera théorique.
Les Européens n’en sont pas du tout là…
Aux dernières nouvelles, dans la foulée du « cas grec », des progrès sont annoncés. Si vous voulez me faire dire que je reste inquiet, je le suis. Inquiet, mais pas résigné !
Qu’est-ce qui pourrait faire évoluer la situation dans le sens d’une plus grande coopération budgétaire?
Pourquoi ne pas avoir déjà des discussions en commun lors des débats sur le budget au sein des Parlements allemand, italien ou encore français ?
Il ne s’agit pas de parler de budget commun, ce qui serait ridicule, mais de coordination. Ce serait déjà pas mal parce qu’actuellement, elle n’existe même pas. Or elle est pourtant dans les textes. Le traité de Maastricht prévoyait déjà une coopération économique dans son article 221, me semble-t-il. Le malheur est que dans plusieurs domaines aujourd’hui nous n’appliquons pas ce qui existe déjà. La raison est simple : il n’y a pas de volonté politique pour le faire. La mise en œuvre du traité de Lisbonne pourrait en être l’occasion.
Selon les chiffres récents, le nombre de journalistes présents à Bruxelles pour couvrir les affaires européennes aurait diminué d’un quart à la moitié depuis 2003. Comment expliquez-vous cette situation ? Vous inquiète-t-elle ?
Le reflux s’explique pour différentes raisons. Tout d’abord la manière de travailler a changé. Quand j’étais jeune journaliste à Strasbourg, il y a soixante ans, j’étais encore en face de linotypistes. Actuellement vos moyens techniques sont infiniment plus sophistiqués.
Et puis la crise est là. Pour une rédaction n’est-ce pas du luxe de garder ici un journaliste à Bruxelles ?
Enfin les rapports entre les institutions et les journalistes ont changé. J’ai démarré comme porte-parole à la Commission en 1959. À l’époque, nous avions constitué ce qu’on appelait le « groupe du porte-parole ». Nous avions décidé par consensus de travailler ensemble avec comme langue de travail le français en salle de presse. Cela a duré officiellement jusqu’au 1er janvier 1995. Il y avait une atmosphère de proximité et de complicité dans le bon sens du terme dans la salle de presse.
Aujourd’hui la situation est bien différente. Les journalistes n’ont plus besoin de se déplacer, tout est accessible en ligne. Ce sont, sans doute, les effets pervers des efforts de transparence de la politique de communication de la Commission.
Évidemment je n’y suis plus et ne voudrais pas vous donner une analyse d’avril 2010 qui serait inexacte. Mais je perçois l’ambiance. Ce n’est plus du tout la même chose.
Vous allez participer aux États généraux de l’Europe. Quelles sont, selon vous, les difficultés aujourd’hui des associations qui militent pour la construction européenne, dans une Europe qui doute d’elle-même?
J’ai appris l’existence de nombreuses initiatives, de sites, qui existent sur l’Europe. Il y a une sorte de sympathique effervescence pour réfléchir à l’Europe, même si je crains que souvent ces mouvements ne rassemblent surtout des convaincus.
Mais c’est surtout le financement et donc l’organisation des projets qui est de plus en plus difficile aujourd’hui. La Commission est entrée dans un processus qui ne favorise guère les mini-projets. Après le tremblement de terre de la démission de la Commission Santer, l’UE est devenue plus bureaucratique. Les militants sur le terrain ont bien du mérite. J’organise une rencontre avec des jeunes des 27 pays le 9 mai, sous la houlette du Centre européen Robert Schuman de Scy-Chazelles, qui a bénéficié, fort heureusement, de l’aide du « programme jeunesse » de la Commission.
Ces évènements sont importants. Quand je participe à des manifestations avec des jeunes, ce n’est pas pour raconter des anecdotes d’ancien combattant. Je leur dit : nous, nous avons eu une « sortie de guerre », vous, vous avez à affronter une « sortie de crise ». Nous avons donc des choses à nous dire.
À l’époque nous devions nous réconcilier avec « l’ennemi héréditaire ». Aujourd’hui les défis sont différents. Ce n’est pas le charbon et l’acier, mais l’eau et l’énergie, la pauvreté et les droits de l’homme. Il y a des choses formidables à faire et nous ne pouvons pas les faire autrement qu’ensemble. Nous avons besoin d’une Europe debout, mais il faut en payer le prix.