José Manuel Barroso se dit fier d’avoir lancé les négociations en vue d’un accord de coopération renforcé avec le Kazakhstan

Dans un entretien accordé à EURACTIV, l’ancien président de la Commission européenne José Manuel Barroso a évoqué la Russie ainsi que les sanctions de l’Union européenne et leurs répercussions sur le Kazakhstan.

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Barroso in Astana (1)
Dans un entretien accordé à EURACTIV à Astana, l’ancien président de la Commission européenne José Manuel Barroso a évoqué la Russie ainsi que les sanctions de l’Union européenne et leurs répercussions sur le Kazakhstan, mais aussi certaines décisions importantes qu’il a prises lorsqu’il présidait la Commission, une période qu’il a décrite comme « l’adolescence géopolitique » de l’Europe. [Georgi Gotev]

Dans un entretien accordé à EURACTIV à Astana, l’ancien président de la Commission européenne José Manuel Barroso a évoqué la Russie ainsi que les sanctions de l’Union européenne et leurs répercussions sur le Kazakhstan, mais aussi certaines décisions importantes qu’il a prises lorsqu’il présidait la Commission, une période qu’il a décrite comme « l’adolescence géopolitique » de l’Europe.

Lors du premier jour du Forum international d’Astana, vous avez été le seul à oser défendre les sanctions de l’UE en les considérant comme une réaction adéquate de l’Occident dans le contexte de l’agression russe contre l’Ukraine, alors que d’autres orateurs, y compris les hôtes kazakhs, s’y sont opposés. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Je comprends parfaitement les préoccupations de pays comme le Kazakhstan. En politique, nous devons toujours avoir recours au raisonnement contrefactuel. Nous ne pouvons pas dire « ce n’est pas bon » ; nous devons réfléchir à une autre solution.

Je me souviens qu’en 2014, lorsque les premières sanctions ont été adoptées dans le contexte de l’annexion de la Crimée, nous avons discuté au Conseil européen de ce que nous pouvions faire. En principe, lorsqu’il y a une agression d’un pays contre un autre en Europe, il y a trois possibilités.

La première est d’entrer en guerre. La deuxième consiste à ne rien faire ou à publier un communiqué diplomatique disant que la situation est très regrettable. Enfin, il existe une possibilité intermédiaire qui consiste à adopter des sanctions pour faire peser le coût de l’agression sur l’agresseur.

Personnellement, je pense que les sanctions ont un effet très limité. Si elles étaient efficaces, la Corée du Nord ne disposerait pas d’armes nucléaires et l’Iran aurait mis fin à son programme nucléaire. En fin de compte, c’était la réaction des pays de l’Union européenne, témoignant de notre condamnation commune au prix d’un coût pour l’agresseur.

Dans le cas du Kazakhstan, il est important de mentionner que 40 % des échanges commerciaux de ce pays se font avec l’Europe, de sorte que l’UE est de loin le partenaire le plus important en matière de commerce et d’investissement. Les pays de l’Union européenne ressentent également le poids des sanctions, parce qu’il y a eu des contre-sanctions et parce que nous sommes très dépendants du gaz russe.

Les pays tiers comme le Kazakhstan ne sont pas les seuls à souffrir indirectement des sanctions, les ménages européens en font également les frais. En résumé, je soutiens que les sanctions de l’UE sont légitimes.

Cependant, même la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a mis en garde contre la « fragmentation » de l’ordre économique mondial résultant de la formation d’alliances politiques à l’encontre de la logique économique…

Je pense qu’elle s’inquiétait de la fragmentation économique, pas nécessairement des sanctions. Oui, c’est un problème. Je pense personnellement qu’il existe un risque réel de découplage au niveau mondial. C’est ce que Kristalina Georgieva a souligné et je suis tout à fait d’accord avec elle.

Encore une fois, je comprends la position du Kazakhstan. Je suis fier d’avoir lancé les négociations en vue d’un accord de coopération renforcé, aujourd’hui en vigueur. Je pense que ce que font les Kazakhs est tout à fait logique.

Ils sont très proches de la Russie et de la Chine pour des raisons évidentes, mais ils veulent développer davantage de relations avec l’Europe : ils ne veulent pas se retrouver enclavés dans la région. Je pense que c’est logique et il faut investir dans la connectivité des cinq pays d’Asie centrale et créer des corridors entre l’Europe et l’Asie. Bien que le Kazakhstan soit quelque peu incommodé par les répercussions des sanctions à son égard, je pense que le pays comprend les priorités et les préoccupations de l’UE, et qu’il souhaite vivement développer ses relations avec l’Union.

Je ne représente plus l’Union européenne, mais je reste un Européen très engagé et je vous donne mon opinion personnelle et honnête : l’UE n’avait pas d’autre choix que d’adopter des sanctions.

En tant que président de la Commission, en 2014, vous avez fait une déclaration forte qui a abouti à l’arrêt du projet de gazoduc South Stream, destiné à acheminer le gaz russe vers l’Europe via la Bulgarie.

Je pense que c’était la bonne décision à l’époque. J’étais préoccupé par la forte dépendance de la Bulgarie à l’égard du gaz russe. À cette époque, je me suis également rendu en Azerbaïdjan et, avec le président [Ilham] Aliyev, nous avons lancé le projet de corridor gazier méridional, qui comprend notamment le gazoduc transadriatique. Je pense que nous avons pris les bonnes décisions. En matière de gestion des risques, il était déjà clair à l’époque que la diversification était un moyen de nous protéger et de réduire les risques. Nous espérons ne pas découpler complètement, mais ne pas être trop dépendants d’un seul pays non plus dans notre intérêt européen.

Toutefois, nous étions un peu naïfs à l’époque, nous les Européens ?

Je suis conscient de cette critique, mais je pense qu’il est un peu injuste de juger les décisions du passé avec les lunettes du présent.

À l’époque, nous essayions de nous engager positivement avec la Russie. Était-ce une erreur ? Je pense que non.

Lorsque vous étiez président de la Commission, la libéralisation des visas était à l’ordre du jour des négociations entre l’UE et la Russie…

Exactement et nous disposions du partenariat pour la modernisation lorsque M. Medvedev était président.

Nos relations avec la Russie seraient-elles différentes si Vladimir Poutine avait suivi une autre voie ?

Je crois que la Russie fait partie de la civilisation européenne. Je ne ferais pas d’amalgame entre l’énorme erreur stratégique de M. Poutine et ce que la Russie représente en tant que civilisation. Je suis profondément sensible aux jeunes Ukrainiens qui meurent, mais aussi aux jeunes Russes qui meurent à cause de l’erreur criminelle de leur président.

Nous n’avons donc pas eu tort d’essayer de nous engager positivement avec la Russie. C’était, à l’époque, ce qu’il était possible de faire. Notre naïveté européenne consiste à penser que les autres vont changer. Ce n’est pas le cas. La plupart des évolutions, de la Turquie à l’Irak, sont davantage tributaires de causes internes que de conditions externes. Il est important de s’en souvenir et d’être plus modeste à l’avenir.

Les conditions n’étaient déjà pas réunies pour ce que j’appelle la majorité de l’UE. L’Union était alors dans son adolescence géopolitique. Aujourd’hui, elle se développe en raison des conditions extérieures.