« L’Allemagne ne pense pas son avenir en fonction de l’Europe »
Journaliste allemande et chercheur au CERI, Jacqueline Hénard a coordonné un ouvrage publié par un think tank pan-européen intitulé "Que pense l’Allemagne?". EURACTIV.fr l’a rencontrée.
Journaliste allemande et chercheur au CERI, Jacqueline Hénard a coordonné un ouvrage publié par un think tank pan-européen intitulé « Que pense l’Allemagne? ». EURACTIV.fr l’a rencontrée.
En quoi la relation entre l’Allemagne et ses voisins a-t-elle évolué depuis 50 ans?
Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale la politique étrangère allemande était fondée sur deux piliers : la relation transatlantique et la construction européenne.
Après la réunification, les débats sur la nation se sont multipliés dans le pays. Mais aucun de ces deux piliers de politique étrangère n’a été remis en question. Puis, ils se sont effrités.
Sur le plan intérieur, le pays a fait des choix courageux, en accord avec ses forces et avec sa structure. Il a mis en œuvre des réformes structurelles et en veut aux autres de ne pas avoir choisi le même chemin.
Aujourd’hui, l’Allemagne n’a pas d’alternative à ces positions de l’après guerre, mais se comporte d’une façon qui met en difficulté les Européens. Elle est devenue autiste.
Comment les Allemands voient-ils leur place dans l’UE aujourd’hui?
L’Allemagne ne pense pas son avenir en fonction de l’Europe. Elle oublie un peu la géographie et ses voisins.
Le pays a changé à beaucoup d’égards. Il est plus vieux qu’il y a vingt ans. Les écarts de revenus ont augmenté et une partie de la population allemande est réellement pauvre.
Beaucoup de gens ont fait des efforts pour que la machine économique allemande reste en mouvement. Et aujourd’hui, ils soutiennent cette autonomisation de la politique étrangère allemande, ou du moins une position souvent très populiste, véhiculée aussi par une partie de la presse tabloïd, notamment le Bild, selon laquelle les Grecs vivent à nos dépens, au soleil…Et, signe qu’une grande partie des élites partage ce point de vue, le rédacteur en chef du Bild vient de recevoir un prix de journalisme renommé pour sa couverture de la crise grecque.
Quelle vision le pays a-t-il alors de son avenir, puisque des enquêtes montrent que 70% des Allemands ne voient plus l’Europe comme le futur de l’Allemagne?
Angela Merkel ne cherche pas à définir une vision. Trop souvent, le gouvernement suit l’opinion publique et se fie à elle pour opérer certains changements.
L’Allemagne a fait un revirement radical dans sa politique énergétique sans prévenir personne, sans prendre en compte les intérêts des Européens, uniquement pour des raisons de politique intérieure.
Lors de la crise en Libye, le pays a fait un choix en accord avec le comportement des partenaires économiques avec lesquels il a les échanges les plus dynamiques.
Angela Merkel ne comprend pas les marchés financiers. On l’a vu dès le départ, en 2008, au moment de la chute de Lehman Brothers. Et aujourd’hui le gouvernement, à Berlin, est très éloigné des logiques économiques et financières dont les élites se trouvent à Francfort, à 4 heures de train.
Le gouvernement français se compare sans cesse à l’Allemagne, et veut afficher son entente avec Berlin. En quoi l’attitude d’Angela Merkel est-elle différent?
L’Allemagne n’a aucune vision du couple franco-allemand comme concepteur de l’avenir de l’Europe.
Comment expliquer ce décalage entre les deux pays?
L’Allemagne n’est pas en crise. Le pays est fort économiquement. Il a changé sociologiquement, et avance, même sans leadership.
De son côté, la France a une peur bleue de voir sa note dégradée par les agences de notation. Et elle n’a pas d’alternative. Elle a besoin de la crédibilité allemande, pour se sortir d’une situation économique structurellement mauvaise. Mais la France a une capacité de pensée politique qui manque à l’Allemagne – au détriment de ses partenaires européens.