« La dislocation de la Belgique n’est pas à l’ordre du jour »

Selon le politologue belge, chargé de recherche au CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques), la Belgique n’a pas encore utilisé toutes les options pour sortir de sa crise politique actuelle.

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Selon le politologue belge, chargé de recherche au CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques), la Belgique n’a pas encore utilisé toutes les options pour sortir de sa crise politique actuelle.

Le « préformateur » Elio Di Rupo, chargé de trouver un accord en vue d’un nouveau gouvernement, a démissionné le 3 septembre. La Belgique peut-elle sortir de la crise politique qu’elle traverse ?

Dès le lendemain, le roi a nommé deux médiateurs, les présidents de la Chambre des députés et du Sénat, qui sont issus du parti socialiste et de la N-VA (Nouvelle alliance flamande), le parti de Bart de Wever. Cela a l’avantage de forcer deux membres des partis vainqueurs des dernières élections à travailler main dans la main.

Depuis deux mois, des négociations ont lieu entre sept partis pour former la future coalition gouvernementale et trouver un accord sur une réforme institutionnelle approfondie.

L’avantage de la nouvelle médiation est qu’on garde les sept mêmes partis, tout en essayant de mettre de l’huile dans les rouages, pour les faire avancer. On ne repart pas à zéro, comme ce serait le cas si on changeait les partenaires autour de la table de négociations.

L’inconvénient est qu’on risque de tourner en rond. Ce tandem est néanmoins l’une des formules qui a le plus de chance de parvenir à relancer les négociations, sans perdre un temps important et tout l’acquis des négociations.

A quel acquis faites-vous référence ?

Il a été décidé de transférer une série de compétences aux entités « fédérées », c’est-à-dire aux communautés et aux régions. Ces transferts de compétences recouvriraient un montant d’un peu plus de 15 milliards d’euros.

Il y a également eu un début d’accord cadre sur la nécessité de réécrire la loi de financement, qui règle la manière dont l’autorité fédérale perçoit les recettes fiscales et les redistribue aux communautés et aux régions.

Qu’est ce qui a empêché la négociation d’aboutir?

Deux dossiers tout aussi importants. D’une part, la scission de la circonscription électorale Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV), un dossier très sensible qui a fait chuter le gouvernement au mois d’avril 2010 et qui est sujet à des dissensions entre partis francophones et flamands depuis 1977.

D’autre part, le financement de la région Bruxelles-Capitale. Essentiellement francophone mais historiquement flamande, Bruxelles constitue un grand bassin d’emploi  : 350 000 personnes viennent y travailler chaque jour, les deux tiers venant de Flandre et le tiers restant de Wallonie.

La région apporte une contribution très importante au PIB mais dispose de recettes fiscales très étroites, notamment parce que ces 350 000 personnes ne paient pas d’impôts à Bruxelles alors qu’elles y consomment des services publics  : équipements, dépenses de transports publics… Elle n’a pas tout à fait les moyens de supporter ces dépenses et des études universitaires ont chiffré à environ 500 millions d’euros les besoins de financement annuels.

Les francophones demandent donc que la grande réforme institutionnelle intègre le refinancement de la région. La N-VA et le CD&V, le parti d’Yves Leterme, sont d’accord pour refinancer Bruxelles mais ne veulent pas signer un chèque en blanc. D’autres partis flamands -comme les partis socialiste et écologiste- sont plutôt sur la même longueur d’onde que les francophones. Ceux-ci estiment que les finances bruxelloises sont très bien gérées et qu’il n’y a pas de raison de conditionner le refinancement.

Comment les Belges vivent-ils la situation actuelle?

La question des perceptions est assez délicate et les sondages d’opinion ne s’accordent pas sur cette question. En juin 2010, 43 à 47% des Flamands ont voté pour des listes qui se proclament ouvertement séparatistes. Mais en regardant les sondages à la sortie des urnes, on s’aperçoit que ce n’est pas pour l’aspect indépendantiste que les électeurs ont voté pour ces partis, mais pour une série d’autres raisons d’ordre sociétale, économique ou encore par volonté d’émettre un vote xénophobe, dans le cas des électeurs du Vlaams Belang.

Des partis séparatistes ont donc été mis en avant par des électeurs mais on n’est pas sûrs que ceux-ci soient vraiment séparatistes. Les francophones s’interrogent sur le signal à prendre en considération.

La scission de la Belgique est-elle à l’ordre du jour ?

Je ne pense pas que la dislocation soit à l’ordre du jour car on n’a pas du tout essayé toutes les possibilités de négociations. Il est aujourd’hui question de renouer le fil du dialogue en gardant les mêmes acteurs. Si cela échoue encore, on pourra ramener d’autres acteurs à la table des négociations, pour le moment tenus écartés, en particulier les partis libéraux flamands et francophones.

Le principal frein à la scission reste Bruxelles et une négociation pour se séparer serait encore plus lourde que celle actuelle  : sécurité sociale, infrastructures communes…

Si l’on reste ensemble, on peut cependant se poser la question suivante  : la Belgique ne devient-elle pas une coquille de plus en plus vide ? Une séparation qui ne dirait pas son nom en quelque sorte, qui donne tellement de pouvoirs aux régions que les Belges n’ont plus grand-chose en commun.

Des souverainistes français comme le député Nicolas Dupont-Aignan ont déclaré que « la France doit se préparer à accueillir ses compatriotes wallons et bruxellois ». Est-ce une option réellement envisageable ?

En Wallonie, un certain nombre de gens partagent ce souhait depuis très longtemps. A chaque élection, le Rassemblement Wallonie France, un petit parti, dépose des listes, sans ne jamais avoir eu aucun élu jusqu’à présent. En 1945, un Congrès wallon avait déjà voté pour le rattachement de la région à la France avant d’invalider ce vote de passion le lendemain.

C’est donc un mouvement qui existe de longue date, qui a une certaine audience mais qui ne parvient pas à percer électoralement. Les choses sont encore plus complexes à Bruxelles, vis-à-vis de la Flandre et avec la présence des institutions européennes.