« La grande majorité des pays européens sont otaniens »
À l’occasion de la publication du rapport annuel de l’Institut français des relations internationales, le directeur du centre des études de sécurité explique que les occidentaux entrent dans une ère de réduction des interventions militaires.
À l’occasion de la publication du rapport annuel de l’Institut français des relations internationales, le directeur du centre des études de sécurité explique que les occidentaux entrent dans une ère de réduction des interventions militaires.
Contrairement à ce que le contexte actuel de l’intervention en Libye et de la présence des forces occidentales en Afghanistan peut laisser penser, vous estimez que nous entrons dans une ère de « repli des interventions ». Pourquoi?
C’est une analyse prospective. Il peut sembler paradoxal de parler de la fin des interventions alors que nous sommes toujours en Afghanistan, et engagés en Libye. Mais, selon moi, une période est en train de se clore.
La raison est tout d’abord politique. L’intervention en Libye s’est bien passée parce que nous n’avions pas de troupes au sol et que nous n’avons pas enregistré de pertes civiles notables consécutives aux frappes aériennes occidentales. Pour autant, l’affaire est loin d’être réglée et il est impossible de dire aujourd’hui où nous en serons dans plusieurs mois.
D’autres part, les réactions des opinions publiques américaine et européennes par rapport à l’intervention en Afghanistan témoignent d’une réelle lassitude. Rapporté à d’autres conflits dans l’histoire, les pertes sont pourtant faibles. Les marges de manœuvre politiques sont donc étroites.
Les très grandes difficultés économiques et financières actuelles sont également à prendre en compte. Le budget du Pentagone va connaître des coupes sombres. En France, de nouvelles réductions devraient intervenir, notamment parce que les impayés se sont accumulés au cours des années.
Vous écrivez également que le bilan de 20 ans d’intervention n’est pas très convaincant…
Nous avons les plus grandes difficultés à intervenir de façon légère et efficace. Même en privilégiant les frappes aériennes ou les opérations de maintien de la paix, les résultats ne sont pas très positifs. Et quand on décide de s’engager davantage, au sol, le « chronomètre politique » se déclenche et il n’est pas possible d’opérer dans la durée. Les États-Unis ne peuvent s’engager au sol sur plus de 3 ou 4 ans. Pourtant, il n’est pas possible de stabiliser un pays comme l’Afghanistan ou demain la Somalie, si on voulait le faire, avec une intervention de quelques mois où d’un an ou deux. Cela ne marche pas. Il faut entre 10 et 15 ans.
La réalité stratégique et militaire d’aujourd’hui rend également les interventions complexes et hasardeuses, parce que nos adversaires sur place s’adaptent et adoptent des modes d’action asymétriques (recours au terrorisme, instrumentalisation des civils…) qui rendent notre supériorité militaire en partie inopérante.
Enfin, les rapports de force globaux n’évoluent pas en faveur des Occidentaux, ce qui annonce également une réduction de nos marges de manœuvre politiques et militaires.
Les États-Unis vont également moins s’impliquer…
Le « moment unipolaire » des États-Unis est passé. Ils vont donc être beaucoup plus en retrait, et nous aussi par voie de conséquence, car, dans la plupart des cas, nous intervenons dans le cadre d’une coalition menée par les Américains.
L’Europe de la défense est-elle un échec?
Dans les faits, ces dix dernières années, l’UE a essentiellement géré des crises de faible intensité, de façon plus civile que militaire, pour une bonne partie en Afrique.
Vu sous cet angle, on ne peut pas vraiment parler d’échec. Les opérations ont été relativement nombreuses, un certain nombre d’entre elles se sont avérées efficaces. Au moins autant que celles menées par l’ONU ou l’Otan.
Si en revanche par Europe de la défense on entend « intégration militaire des pays européens », il est tout à fait clair qu’elle n’a pas eu lieu. Et qu’elle n’aura pas lieu, ni à court terme, ni à moyen terme.
Pourquoi?
Parce qu’il n’y a pas d’accord politique entre les grands pays européens sur les modalités d’une telle intégration militaire. On pourra toujours faire des déclarations d’intention, il suffit de regarder ce qui se dit en Allemagne pour comprendre que les Français et les Allemands ont des conceptions très divergentes en matière d’utilisation de la force.
L’Allemagne est fondamentalement non interventionniste et n’a absolument pas l’ambition de mener une politique de sécurité active en hors de sa région immédiate, c’est-à-dire, schématiquement, hors des Balkans et de l’Europe de l’Est.
Le Royaume-Uni est prêt à conclure des accords en matière de défense mais uniquement sur les moyens militaires…
Oui. Les Britanniques sont plus réticents que nous à toute initiative qui viserait à faire émerger une structure européenne de défense qui pourrait apparaître comme concurrente de l’Otan.
Pour eux, l’objectif principal est de renforcer l’Otan et ainsi de garantir le maintien d’une présence américaine.
Cela dit, l’opposition sur ce sujet entre la France et le Royaume-Uni est moins fondamentale qu’il y a dix ans, parce que nous avons intégré l’Otan et coopéré de près en Libye.
De plus, le traité franco-britannique de 2010 vise à rapprocher le plus possible les systèmes pour partager les coûts et les opportunités. Même s’il demeure des différences quant au choix des méthodes et des objectifs, nous partageons avec le Royaume-Uni des positons extrêmement proches pour ce qui est de l’usage de la force au niveau international.
En intégrant l’Otan, la France, si ce n’est dans les discours, en tous cas dans les actes, s’est-elle éloignée, elle aussi, de cette vision de l’Europe de la défense au sens politique?
Certains lui en font le reproche. Je pense que c’est tout à fait injuste et infondé. Il n’y a jamais eu d’accord entre pays européens sur un projet de cette nature. Encore une fois, on joue sur les mots.
En France, un certain nombre de dirigeants politiques mentent ouvertement à ce sujet. Nous faisons comme si les autres Européens soutenaient l’idée d’une Europe de la Défense. Ce n’est pas vrai. La grande majorité des pays européens sont otaniens et entendent continuer à bénéficier de la garantie américaine par le biais de l’article 5 du traité de l’Atlantique nord.
Le débat politique actuel en France ne reflète pas la réalité des changements intervenus au niveau européen ou mondial. Dans les années 1990, les « européanistes » s’opposaient aux « atlantistes ». Ce n’est plus la question. Aujourd’hui, le débat est entre les « activistes » et les « non-interventionnistes ».
Or, dans le même temps, la plupart de ces pays qui ne voient pas du tout le besoin pour l’Europe d’avoir une politique de sécurité et de défense active et séparée de l’OTAN organisent des coupes encore plus sombres dans leurs budgets de défense que ce que les Britanniques ou les Français peuvent faire.
De nombreux pays européens disposent aujourd’hui de capacités militaires, dans le meilleur des cas obsolescentes, et dans un certain nombre de cas à peu près inexistantes.
On peut le déplorer, mais l’avenir immédiat n’est pas fait d’initiatives à l’échelle de l’Union européenne. Elles sont hors de portée. Il faut donc se contenter d’initiatives bilatérales et pragmatiques, sur le modèle de ce qui a été lancé l’année dernière entre Français et Britanniques.