"Les médias des masses prennent le dessus" [FR]
Joël de Rosnay recommande à l'UE de se pencher sur les nouveaux "médias des masses" afin de mieux 'communiquer l'Europe' aux citoyens.
Joël de Rosnay recommande à l’UE de se pencher sur les nouveaux « médias des masses » afin de mieux ‘communiquer l’Europe’ aux citoyens.
Pour nos lecteurs qui n’auraient pas lu ‘la révolte du pronétariat’, pourriez-vous résumer ce que vous entendez par le sous-titre ‘des mass media aux médias des masses’ ?
Une des principales raisons de la montée du pronétariat et de l’influence croissante des «média des masses» est la crise de confiance des lecteurs et des utilisateurs vis-à-vis des mass média traditionnels. Au cours des trente dernières années, la presse écrite a perdu de sa crédibilité au point que certains se demandent aujourd’hui si les média écrits ne représentent pas un mode de communication dépassé. Il en est de même pour la télévision et parfois pour la radio. Le résultat le plus frappant de cette crise de confiance est la baisse alarmante de la diffusion des journaux, en particulier des quotidiens, même si d’autres phénomènes y concourent. Une autre raison de la crise des mass média est évidemment le succès croissant d’Internet et surtout la création d’information par les internautes eux-mêmes. Le phénomène des blogs, sites Web interactifs, P2P et journaux personnels, a contribué à inonder le Net d’informations de qualité très diverse mais souvent originale, assurant à ce sujet une relecture de l’actualité. La création de contenus par les pronétaires gagne progressivement du terrain. Après la musique et les films, les nouveaux domaines conquis par les pronétaires sont l’édition presse, avec l’avènement et le succès des journaux en ligne rédigés par des «blogeurs» ou des non journalistes. Voilà les bases de l’émergence des « media des masses ».
Depuis l’homme symbiotique en 1995, vous parlez de l’émergence d’une conscience collective, de la transformation des réseaux en une forme de cerveau planétaire : le cybionte. Dans son Libre Blanc de février 2006, la Commission européenne espère l’émergence d’une ‘sphère publique européenne’. Voyez vous une synergie possible entre la conscientisation des internautes en Europe et la constitution progressive d’une Union européenne plus démocratique, plus ‘citoyenne’ ?
Oui, je le pense. Internet et surtout le Web 2.0 permettent de réinventer des moyens participatifs fondés sur des nouvelles technologies de la relation, susceptibles de relancer l’intérêt pour les grandes institutions, notamment européennes, fondatrices des équilibres de nos sociétés. Il n’y aura pas de réelle démocratie participative sans respect pour les grandes institutions, et sans collaborations dans le cadre de leurs missions fondamentales. Mais il y encore beaucoup à faire avant de voir émerger les prémisses d’une véritable démocratie participative et d’une co-régulation citoyenne des grands systèmes de communication de demain à l’échelle de l’Europe.
Durant la campagne française sur la Constitution, la plupart des médias traditionnels recommandaient le ‘oui’, tandis que – de l’avis de nombreux observateurs – le camp du ‘non’ a dominé dans les ‘nouveaux médias’, et notamment web classiques et blogs. Comment l’expliquez vous ? Quels enseignements faut-il en tirer pour de prochaines campagnes sur des sujets communautaires ?
Les media des masses sont porteurs de plus de nuances que les médias classiques. Les citoyens se reconnaissent dans une multitude d’expressions diverses, relayées par les blogs connectés entre eux par le fils RSS, un étonnant système d’amplification. Le « buzz » entre les internautes peut faire bouger les opinions, beaucoup plus que les « campagnes » politiques traditionnelles utilisant les grand média classiques.
Vous êtes l’un des initiateurs d’un ‘média des masses’ à succès :
www.AgoraVox.fr
. Son cœur est clairement en France, en tout cas dans sa version francophone. En dehors des médias spécialisés comme EURACTIV ou des médias généralistes internationaux, il n’existe pas à notre connaissance de grand média politique européen. Pensez-vous que les ‘pronétaires’ vont en susciter un ? Comment résoudre le défi linguistique, pour permettre un échange à travers les frontières, au delà des minorités qui peuvent écrire en anglais ?
Il existe déjà www.agoravox.com dans lequel s’expriment en anglais des allemands, des espagnols, des italiens, des suédois ou des russes. C’est à ces néo-journalistes pronétariens de faire évoluer ce media à l’échelle européenne.
Les moteurs de recherche comme Google et de nouvelles applications comme Google Earth dérangent certains en Europe parce qu’ils sont d’origine américaine. Que pensez-vous des tentatives de ‘politique industrielle’ européenne comme Quaero ?
Quaero n’est pas un moteur de recherche. C’est un rassemblement d’initiatives logicielles de très bon niveaux, capable d’apporter des solutions intelligentes à de nombreux problèmes posés par l’accès décentralisé à l’information.
Donnez-vous personnellement des conseils aux institutions européennes ? Quelles recommandations souhaiteriez-vous leur adresser en matière de communication et de politique des médias?
Faire confiance à la longue traîne (« Long Tail ») des pronétaires pour trouver des innovations de communication européenne utilisant les nouvelles technologies du Web 2.0. Par exemple un « MySpace » politique ou un « Delicious » à base de tags, pour repenser l’Europe « citoyenne » en faisant appel à l’intelligence collaborative.