Pour Alain Lamassoure, les Français sont dans un état de « dépression nerveuse collective » [FR]
Selon le député européen Alain Lamassoure (PPE/DE), le débat sur la Constitution a paradoxalement démontré que les Français étaient devenus beaucoup plus pro-Européens qu’au moment du référendum sur Maastricht. Interrogé par EURACTIV, M. Lamassoure estime qu’une victoire du « non » serait essentiellement dûe à l’inquiétude des Français face à la situation économique de leur pays.
Selon le député européen Alain Lamassoure (PPE/DE), le débat sur la Constitution a paradoxalement démontré que les Français étaient devenus beaucoup plus pro-Européens qu’au moment du référendum sur Maastricht. Interrogé par EURACTIV, M. Lamassoure estime qu’une victoire du « non » serait essentiellement dûe à l’inquiétude des Français face à la situation économique de leur pays.
Si l’on compare le référendum actuel avec celui de 1992 sur le traité de Maastricht, ne vous semble-t-il pas que les Français sont aujourd’hui plus eurosceptiques qu’il y a treize ans ?
Non, pas du tout, c’est tout le contraire. En 13 ans, les Français sont devenus plus Européens : on le voit dans les résultats des dernières élections européennes, où les partis eurosceptiques ont été lourdement battus ; on le voit aussi dans le fait que les tenants du « non », à la différence de 1992, ne font pas campagne contre l’Europe, mais expliquent qu’ils sont de meilleurs Européens et qu’ils ont une solution pour la bonne Europe. Le sentiment européen des Français ne s’est pas affaibli depuis 1992, il s’est renforcé.
En revanche, les critiques de l’opinion publique française vis-à-vis de l’état de l’économie française et de la politique économique menée par les gouvernements successifs sont aujourd’hui plus fortes. Il y a, dans ce référendum, deux dimensions parallèles qui sont étroitement mêlées : d’un côté une question de confiance sur l’Europe – or aujourd’hui, deux Français sur trois ont confiance dans l’Europe ; mais aussi, malheureusement, une question de confiance sur le gouvernement français – et il est évident qu’à l’heure actuelle, plus de la moitié des Français ne font pas confiance à leurs dirigeants. Toute la question est de savoir si, le 29 mai, c’est plutôt l’aspect référendum qui l’emportera, ou bien plutôt l’aspect plébiscite [sur l’action du gouvernement].
Pourquoi n’a-t-on pas réussi à faire comprendre à l’opinion française que la Constitution est le résultat d’un compromis, et que le compromis est justement au cœur même de ce processus de construction européenne auxquels les Français se disent si profondément attachés ?
Vous avez raison, et les partisans du « oui » essayent d’expliquer ceci. Malheureusement, c’est la première fois, avec cette campagne, que les médias commencent à parler de la vie de l’Europe, et les Français étaient jusqu’à présent totalement ignorants des caractéristiques les plus élémentaires du fonctionnement de l’Union. Beaucoup de mes compatriotes s’imaginent donc qu’il suffirait que les Français disent « non » pour que tous nos partenaires soient obligés de recommencer la négociation et de donner satisfaction à la France. C’est bien sûr totalement irréaliste, d’autant plus qu’il existe une bonne demi-douzaine de « non » français, de visions françaises de ce que devrait être une autre Constitution (d’une vision « fédéraliste-socialiste » à une vision « nationaliste-souverainiste »).
Ce manque de réalisme n’a-t-il pas été alimenté par le comportement de certains dirigeants français sur la scène politique européenne ?
Incontestablement, mais là, pour le coup, ce n’est pas une caractéristique exclusivement française. L’Europe a fonctionné jusqu’à présent d’une manière qui permettait aux gouvernements de l’Union de s’attribuer les mérites de chaque bonne nouvelle annoncée depuis Bruxelles, et de rejeter la responsabilité de chaque mauvaise nouvelle sur Bruxelles et sur les technocrates européens – même si le gouvernement jouant à ce jeu avait lui-même, dans le secret des délibérations du Conseil des ministres, accepté la décision prise. Nous payons aujourd’hui le fait que Bruxelles a très souvent servi de bouc émissaire pratique pour faire accepter des réformes impopulaires. Mais cet aspect-là ne me paraît pas propre à la France.
On dit beaucoup que ce référendum sur la Constitution est aussi utilisé par les Français pour donner leur avis sur la dernière vague d’élargissement de l’UE. Partagez-vous ce point de vue ?
Non. Certes, l’élargissement est un thème parfois utilisé pour inquiéter les Français par des analyses populistes sur le thème du plombier polonais ou du plombier letton, l’idée étant qu’on ne pas faire coexister au sein d’un même ensemble des pays qui ont des niveaux de vie et des standards sociaux aussi différents. Il s’agit là, effectivement, d’un argument [du camp du non], mais on ne peut pas dire que cette campagne soit l’occasion de manifester une hostilité à l’élargissement qui a eu lieu.
Malgré tout, on ressent un malaise français vis-à-vis de l’Union à 25 née de l’élargissement intervenu au 1e mai 2004. Est-ce que la France se reconnaît encore dans cette Europe au sein de laquelle son influence est incontestablement moindre, une Europe dans laquelle la concurrence entre Etats plus ou moins avancés sur le plan économique apparaît exacerbée ?
Oui, parce que, à la différence de 1992 (qui avait donné lieu à un vrai débat entre fédéralistes et souverainistes), les Français sont désormais quasiment tous pro-Européens, notamment depuis la réussite de l’euro. Maintenant les Français ont bien compris, ils se sentent clairement dans l’Europe. Par contre, les Français ont un problème par rapport au fonctionnement de l’économie de ce début du XXIème siècle : ils sont dans un état de dépression nerveuse collective, résultat de 20 ans de chômage massif contre lequel les gouvernements de droite et de gauche successifs n’ont pas trouvé le bon remède. Et là, les Français ont une vraie inquiétude : ils se demandent si leur pays, avec ou sans l’Europe, va être capable de sortir de cette situation de crise plus ou moins permanente. Il y a là une véritable interrogation de la société française, qui se demande quelles sont les exigences de la nouvelle économie du début du XXIème siècle, marquée par l’extrême mobilité des individus et des unités de production (les fameux mouvements de délocalisation). La principale question que se posent les Français est finalement la suivante : l’Europe peut-elle nous protéger, ou risque-t-elle au contraire d’aggraver les phénomènes négatifs liés à la mondialisation ?
Ce qui s’exprime, c’est donc moins la crainte d’une perte d’influence de la France en Europe, qu’une interrogation sur la manière dont la France et l’Union européenne doivent s’adapter pour faire face à la mondialisation.
Sur quels thèmes le débat français autour de la Constitution s’est-il focalisé ? Ces thèmes vous semblent-ils correspondre aux véritables enjeux du nouveau texte ?
Malheureusement, la campagne française s’est concentrée sur des thèmes relativement marginaux par rapport aux enjeux de la Constitution européenne. Alors qu’en 1992, au moment de la campagne sur le traité de Maastricht, le débat principal avait opposé – de façon assez classique – les fédéralistes aux souverainistes (les premiers favorables à la création d’une monnaie unique européenne, les seconds hostiles à cette évolution), le débat principal a cette fois-ci plutôt porté sur des sujets extérieurs à la Constitution, liés à l’actualité européenne ou à d’autres choix politiques se situant en marge du nouveau texte – tels que le débat sur les frontières extérieures de l’Union européenne, la question de la candidature de la Turquie, celle du caractère social ou libéral de la politique européenne actuelle et future. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les défenseurs de la Constitution sont très longtemps restés sur la défensive, tout simplement parce que les thèmes principaux du débat ont plutôt été imposés par ceux qui faisaient campagne contre le texte.
Finalement, on a rarement autant parlé d’Europe en France, mais on l’a beaucoup fait à travers un prisme étroitement national (le débat n’ayant jamais réellement pris de dimension européenne, et restant jusqu’au bout centré sur une approche franco-française des sujets, notamment à propos de la « question sociale »). Estimez-vous cependant que cette campagne aura permis de faire progresser le niveau de compréhension de l’Europe par les Français ?
On peut dire deux choses : du côté positif, enfin le mur d’indifférence des grands médias et de la classe politique française à l’égard de l’Europe est brisé. Depuis toujours, les principaux animateurs de la vie politique française entretenaient l’idée que l’Europe était lointaine, compliquée et n’intéressait pas les Français – quand ils n’en faisaient pas un bouc émissaire assez pratique. Ce mythe-là a complètement disparu : désormais, tous mes compatriotes sont conscients du fait que certains des grands choix qui orientent l’avenir de la France se font à l’heure actuelle à Bruxelles, avec nos partenaires, et plus simplement au niveau franco-français. Il s’agit-là d’une pédagogie qui sera extrêmement utile pour l’avenir quel que soit le résultat de dimanche.
Si l’on considère maintenant les aspects négatifs, il est clair qu’il y a deux caractéristiques propres à la France qui expliquent la difficulté de la campagne pour les défenseurs de la Constitution. Première caractéristique, la tradition du référendum dans la politique française depuis le début de la Ve République : le référendum a été introduit comme méthode de gouvernement par le général de Gaulle, qui y voyait un instrument permettant au président de poser la question de confiance au peuple français en cours de mandat. Comme toujours dans la vie constitutionnelle d’un peuple, la pratique des premières années devient très importante pour la suite, le résultat étant qu’on se retrouve aujourd’hui avec un mélange entre référendum sur la Constitution et plébiscite sur la popularité (ou plutôt l’impopularité) du président en exercice. Deuxième caractéristique : le fait que le référendum soit l’occasion de purger l’opposition entre vieux socialistes et nouveaux socialistes, entre les marxistes et les sociaux-démocrates (ou sociaux-libéraux) modèle XXIe siècle ; c’est un débat qui a eu lieu dans tous les partis de gauche de tous les pays européens, qui s’est traduit partout par la victoire du « New Labour » sur le « Old Labour », mais qui n’est pas encore tranché en France. On voit bien que ceux qui, à gauche, font campagne pour le « non », ce sont les survivants du marxisme qui trouvent là une occasion un peu inespérée de prendre leur revanche sur le socialisme plus moderne.
Finalement, compte tenu des niveaux atteints par le « non » ces derniers jours, quelles sont les raisons qui vous font encore croire à une victoire du « oui » ce dimanche ?
Ce qui me rend optimiste, c’est que les Français se rendent de plus en plus compte du caractère historique de la décision qu’ils vont prendre. J’ai moi-même plus de soixante ans, et je n’ai jamais eu à participer à un vote ayant cette importance historique pour la France. Il faut remonter à septembre 1958, lorsque les Français ont adopté la Constitution de la Ve République, pour retrouver un vote ayant des conséquences aussi importantes et aussi durables. L’enjeu du référendum de dimanche est considérable : ou bien les Français contribuent à bâtir l’Europe politique pour une génération (disons au moins pour une vingtaine d’années), ou bien ils empêchent la construction de cette Europe politique pour une période tout aussi longue. Certains scrutins se prêtent plus facilement que d’autres à l’expression d’un mécontentement, mais là c’est un vote qui a une portée historique durable. J’ai confiance dans la capacité des Français à réaliser que ce qui se joue le 29 mai, c’est l’avenir de leur pays et l’avenir de l’Europe.