réagit aux déclarations du président français sur la Turquie
Expert de la Turquie et des relations turco-européennes, Fadi Hakura, membre associé de la Chatham House, regrette la position de Nicolas Sarkozy.
Expert de la Turquie et des relations turco-européennes, Fadi Hakura, membre associé de la Chatham House, regrette la position de Nicolas Sarkozy.
1/ Nicolas Sarkozy a déclaré à plusieurs reprises pendant la campagne électorale en France que la Turquie n’avait pas « vocation » à entrer dans l’Union et donc qu’il s’opposerait à l’adhésion de ce pays à l’UE. Partagez-vous la position du nouveau président français ?
La Turquie est tournée vers l’Europe depuis longtemps et la perspective de son entrée dans l’Union européenne est ancienne. Les premières démarches ont été effectuées alors que le Général de Gaulle était au pouvoir. Ce dernier, référence politique du nouveau président français, avait promis en 1963 à la Turquie une adhésion pleine et entière à l’UE. Cette promesse a été renouvelée plusieurs fois depuis.
Les grandes réformes politiques, économiques et sociales menées en Europe, et surtout en France, ont servi de modèle aux Turcs. L’Europe représente une conception du monde, une culture; il ne s’agit pas simplement de frontières arbitraires sur une carte. Idéologiquement et mentalement, les Turcs sont attachés à l’Europe, pas à l’Asie. C’est un phénomène très rare dans les sociétés à dominance islamique. Mais les Européens ne semblent pas se rendre compte de cette réalité, de cette particularité turque dans le monde arabo-musulman.
Selon un sondage réalisé en 2007 par l’Université du Maryland, 75% des Marocains et des Egyptiens, 79% des Pakistanais et 53% des Indonésiens se disent en faveur de l’application stricte de la Sharia (loi islamique). De même, deux tiers des Marocains et des Pakistanais, 90% des Egyptiens et 78% des Indonésiens sont contre l’adoption de valeurs occidentales dans les pays islamiques.
Les chiffres pour les Turcs sont complètement opposés : 90% d’entre eux soutiennent la laïcité – une tendance en hausse constante ces 10 dernières années – et la majorité des citoyens turcs, tous milieux socio-économiques, culturels et scolaires confondus, se tournent davantage vers l’Europe que vers le monde musulman.
Certes, il existe des divergences entre l’UE et la Turquie au sujet de la démocratie, de la laïcité, de la tolérance et de l’autoritarisme. Mais selon une étude menée par Jeffrey C. Dixon, spécialiste de l’opinion publique à l’université de l’Indiana, elles s’expliquent plus par des disparités économiques entre les deux régions que par une quelconque incompatibilité culturelle.
2/ Comment la position de N. Sarkozy est-elle perçue en Turquie ? Pensez-vous que la France sera en mesure de la maintenir?
La Turquie est agacée et déçue par la position de rejet de Nicolas Sarkozy à son égard. Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a salué l’élection de Nicolas Sarkozy avec modération. Il lui a demandé de cesser ses discours négatifs à l’encontre de son pays, souhaitant que leurs désaccords se règlent dans le cadre de relations bilatérales, et non dans les médias.
Il est encore trop tôt pour savoir si Nicolas Sarkozy maintiendra son opposition à l’adhésion turque. La décision de la France d’ouvrir ou non deux ou trois nouveaux « chapitres » de négociations politiques avec la Turquie d’ici le 26 juin fournira une première indication. Selon le quotidien Le Figaro, le président français a envoyé son conseiller diplomatique, Jean-David Levitte, à Ankara pour apaiser les tensions franco-turques. Un haut fonctionnaire proche du chef de l’État a déclaré que « l’enjeu [était] de trouver le moyen d’avancer sans casser l’Europe en deux – ou les relations franco-turques –». Le quotidien affirmait par ailleurs que la France n’empêcherait pas l’ouverture des nouveaux chapitres.
Deux facteurs pourraient entraîner un revirement du Président français : l’importance géostratégique de la Turquie et la prise de décision collective au sein de l’UE. En 2006, Nicolas Sarkozy a déclaré que « la règle de l’unanimité [le droit de veto] pour les négociations d’élargissement [était] une fausse garantie, car la pratique [a] démontré qu’aucun État membre ne [voulait] apparaître comme celui qui bloque l’adhésion d’un pays candidat [comme la Turquie] ». Il reconnaissait donc implicitement la nécessité pour la France de tenir compte de l’avis de ses partenaires européens et les limites du droit de veto.
Aujourd’hui, la priorité de M. Sarkozy est d’obtenir un accord sur sa proposition de traité « simplifié »; il a donc déjà déclaré que le débat sur les « frontières de l’Europe » ne serait pas à l’ordre du jour avant décembre 2007. En réalité, le débat sur la Turquie ne risque pas d’aller bien loin. En effet, lors du sommet européen de décembre 2006, les États membres ont trouvé un consensus sur la « capacité d’absorption » de l’UE – ou « capacité d’intégration » selon le terme officiel de la Commission – sans faire mention des frontières géographiques.
Par ailleurs, la proposition de M. Sarkozy d’une « Union méditerranéenne » – une version plus « light » de l’UE pour les pays méditerranéens – en tant qu’alternative à l’adhésion pleine et entière risque d’être inacceptable pour plusieurs États membres. Ses récentes déclarations selon lesquelles cette « union méditerranéenne » est indépendante de l’adhésion turque sont peut-être le signe d’une légère évolution de sa part.
3/ La perception des Turcs vis-à-vis de l’Union européenne a-t-elle évolué ?
En raison des discours sceptiques à l’égard de la Turquie prononcés par plusieurs chefs d’État et de gouvernement européens, du sentiment d’injustice que ressentent les Turcs à propos de Chypre et de la façon dont l’UE traite ce conflit, ainsi que d’autres sujets corrélatifs, le pourcentage de la population en faveur de l’adhésion à l’UE est passé de 70-75% en 2004 à 45-50% aujourd’hui. Toutefois, il semble que ce revirement s’explique plus par un sentiment de trahison que par un rejet idéologique de l’Europe. Les sondages montrent que la Turquie souhaite devenir membre de l’UE afin de renforcer son économie et de moderniser le pays aux niveaux politique et social, sans renoncer totalement à ses traditions sociales.
4/ Comment expliquer la forte mobilisation du camp laïc en Turquie ces dernières semaines ? Ces évènements pourraient-ils avoir un impact sur la poursuite des négociations d’adhésion ?
L’évolution de la société turque est très rapide et radicale. Il apparaît de plus en plus clairement que l’islam turc se modernise et prend un caractère laïc. En parallèle, les autorités islamiques sont en train de mener un programme théologique radical – sans précédent – pour remplacer l’approche stricte et littérale de l’islam par une approche fondée sur l’identification des principes contemporains de la moralité. C’est un programme auquel contribue notamment Félix Korner, un prêtre jésuite allemand expert sur l’Islam turc, et qui rappelle un peu la réforme judéo-chrétienne.
Evidemment, il est probable que ces changements suscitent des réactions et fassent l’objet d’oppositions. En Turquie, l’élite pro-laïque, dont l’armée constitue le principal pilier, conçoit la laïcité au sens français du terme, refusant toute interférence de la religion dans la vie publique et sociale. Etant attachée à un modèle fort de laïcité, la possibilité que l’actuel ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül, « post-islamiste », devienne président de la République renforce sa crainte que la mainmise du parti au pouvoir sur la législation, le gouvernement et la présidence puisse affaiblir le caractère laïc de l’État turc.
La mobilisation politique des défenseurs de la laïcité peut avoir des conséquences sur la poursuite des négociations d’adhésion à l’UE, notamment si l’armée décide de renverser le pouvoir en place, ce qui semble peu probable pour le moment. De manière plus générale, des études semblent révéler l’émergence d’une nouvelle identité musulmane laïque en Turquie. Cette forme de laïcité rappelle celle des États-Unis et de l’Inde.
Les sondages montrent que seule une minorité des Turcs voient la laïcité comme un danger. Ce qui suggère que la grande majorité de la population turque est favorable à une forme libérale de la laïcité, à un Islam moderne et laïc. Si les Européens tenaient compte de cette évolution sociale, leur hostilité à l’entrée de la Turquie, notamment due à leur peur de l’islam, pourrait s’atténuer.