Dans la douleur, l’Europe sauve sa monnaie
La maturité de la dette de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal pourra être allongée et les taux d’intérêts diminués. Nicolas Sarkozy évoque l’amorce d’un "fonds monétaire européen". Mais ce programme musclé n’annule pas toutes les craintes sur le rôle des investisseurs privés.
La maturité de la dette de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal pourra être allongée et les taux d’intérêts diminués. Nicolas Sarkozy évoque l’amorce d’un « fonds monétaire européen ». Mais ce programme musclé n’annule pas toutes les craintes sur le rôle des investisseurs privés.
Ce sommet extraordinaire imposait des décisions de même nature. Après des semaines de blocages qui ont empoisonné les relations entre les États européens, Allemagne et France en tête, la teneur des mesures prises le 21 juillet coupe court aux rumeurs de dislocation qui planaient sur la zone euro.
Après sept heures de discussions en bilatéral entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, et plus de six heures de négociations à couteaux tirés entre les 17 chefs d’État et de gouvernement, le pire a été évité. Ce marathon a abouti à un plan de 109 milliards d’euros, auquel s’ajoute la contribution des créanciers privés, si chère à Berlin.
Les banques sont en effet appelées à participer à hauteur de 37 milliards d’euros. « L’engagement va se traduire par un abaissement du taux d’intérêt consenti par le secteur privé », a précisé Nicolas Sarkozy à l’issue du sommet. Selon les estimations, la Grèce pourrait emprunter à un taux moyen de 4,5% sur 30 ans, ce qui représente un effort global de 135 milliards d’euros environ.
Grand bond en avant
En parallèle, un programme de rachat de dette est mis en place : les détenteurs privés de titres souverains grecs (banques, fonds d’investissement, assureurs…) seront appelés à céder des obligations valant en tout 32 milliards d’euros, mais ne récupèreraient que 20 milliards. Des pertes sont donc à prévoir pour les investisseurs.
La pilule devrait cependant être moins difficile à avaler que la taxe proposée à la dernière minute et qui rebutait tant les banques. Cette « hypothèse a bien servi », fait-on savoir sur place.
Auprès de ses créanciers publics, la Grèce bénéficiera également d’un réel coup de pouce. Les prêts contractés auprès du Fonds européen de stabilité financière (FESF) pourront être remboursés non plus sur 7 ans et demi mais sur 15 ans. Le taux de 3,5% annoncé est un grand ballon d’oxygène pour Athènes, qui pourra emprunter dans des conditions proches de celles de la France (environ 3%).
Mais le grand bond en avant est ailleurs. Les dirigeants ont enfin décidé de muscler le rôle du Fonds européen de stabilité financière, ce qui était loin d’être acquis à la veille des négociations. Le président français est allé jusqu’à parler de l’amorce d’un Fonds monétaire européen, même si son homologue néerlandais refuse d’évoquer ce terme.
Le FESF pourra renflouer les États vulnérables de manière préventive, intervenir dans la recapitalisation des banques, mais aussi et surtout, agir sur le marché secondaire. En clair, ce fonds abondé par les États européens pourra se comporter comme la BCE en rachetant de la dette publique, mais sans se mettre hors-la-loi.
« Petit bouchon »
L’obstruction constante de l’Allemagne rendait jusqu’à présent cette option inenvisageable. La chancelière Angela Merkel devient coutumière de ce genre de revirement : « Elle est comme un petit bouchon dans la mer agitée qui se retourne au gré des courants eurosceptiques, résume poétiquement Henrik Uterwedde, directeur-adjoint de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg. Mais devant l’urgence, elle ne se refuse pas aux compromis. »
Ce compromis permet à l’Europe de se doter d’un « outil assez puissant, un acheteur en dernier ressort qui permettra d’arrêter la contagion », estime Florence Pisani, économiste chez Dexia Asset Management. La version finale du texte va même plus loin que le projet de conclusions qui a circulé l’après-midi du sommet et soumettait l’intervention du FESF sur le marché secondaire à l’unanimité des États. Un principe troqué contre une formule plus souple, fondée sur un « accord mutuel ».
Autre bon point, les prêts du FESF seront ouverts aux pays qui n’ont pas été secourus par l’UE et le FMI. « L’Espagne pourrait donc être incluse dans la boucle », déduit Florence Pisani.
Prise de risques
La rencontre s’est cristallisée sur le cas de la Grèce. « Nous sommes un peuple fier, créatif et industrieux. Nous demandons le droit d’apporter des changements profonds dans notre pays », a exhorté avec sincérité George Papandréou, à la tête d’un État dont l’intégrité a été écorchée ces dernières semaines par les mots malheureux de la chancelière Angela Merkel.
Les dirigeants auraient cependant bâclé le travail s’ils n’avaient pas traité les problèmes rencontrés par le Portugal et l’Irlande. Les deux pays seront donc logés à la même enseigne que la Grèce : ils pourront emprunter moins cher et plus longtemps. Mais la comparaison a ses limites et elles sont de taille, car aucune participation des banques n’est prévue pour Lisbonne et Dublin.
Cette différence relance le débat sur l’opportunité de la contribution du privé au sauvetage d’Athènes. Florence Pisani ne cache pas son scepticisme : « Cette idée génère un risque. Les dirigeants ont voulu le prendre. Faut-il arrêter l’incendie ou traiter le problème moral ? Rappelez-vous, dès que l’on a commencé à parler de l’association des acteurs privés, la note du portugal a été dégradée. »
« Ce n’est pas mon vocabulaire »
La note de la Grèce est classée CCC, l’antichambre du « défaut » qui est l’étape suivante. Un mot que s’est cependant refusé à employer Nicolas Sarkozy. « Vous parlez de défaut partiel, ce n’est pas mon vocabulaire », a-t-il lancé au cours de la conférence de presse.
Même dans les milieux financiers, le retentissement d’un « défaut partiel » reste flou. « On ne sait pas encore vraiment ce que ça veut dire. La dette grecque sera-t-elle coupée de 20%, de 30% ? On n’en sait rien du tout », observe Gregory Moore, gérant chez Montségur Finance. « En tout cas, les solutions discutées ont l’air de plaire aux marchés », souligne-t-il, se référant à l’embellie boursière qui a marqué l’après-midi du 21 juillet.
A l’ouverture des marchés, à 9h30, vendredi 22 juillet, le CAC 40 était en hausse de 0,87%. L’Europe n’est plus au bord de l’apoplexie.