En Pologne, une extrême droite en pleine ascension bouscule la droite traditionnelle à la veille du scrutin présidentiel
À l’approche du premier tour de l’élection présidentielle, prévu dimanche 18 mai, la droite polonaise est en pleine tourmente. La montée en puissance d’un mouvement d’extrême droite divise les conservateurs et suscite un débat plus large sur l’avenir politique du pays.
À l’approche du premier tour de l’élection présidentielle, prévu dimanche 18 mai, la droite polonaise est en pleine tourmente. La montée en puissance d’un mouvement d’extrême droite divise les conservateurs et suscite un débat plus large sur l’avenir politique du pays.
Cette fois, l’élection ne se résume pas au traditionnel duel entre le parti nationaliste Droit et Justice (PiS) et la coalition centriste Coalition civique (KO).
Le président Andrzej Duda — ex-membre du PiS toujours proche de la formation — ne pouvant pas se représenter pour un autre mandat, la campagne devait initialement opposer Karol Nawrocki, candidat indépendant soutenu par le PiS, au pro-européen Rafał Trzaskowski (Plateforme civique, PO), figure de proue de l’opposition centriste et maire de Varsovie.
Favori des intentions de vote, Rafał Trzaskowski recueille environ 32 % des intentions de vote, contre 25 % pour Karol Nawrocki. Les deux candidats devraient s’affronter au deuxième tour.
Mais un troisième homme vient bouleverser la donne : Sławomir Mentzen, 38 ans, candidat d’extrême droite aux positions radicales, séduit une jeunesse en quête de rupture, notamment grâce à une stratégie efficace en ligne.
Un paysage politique en recomposition
Au-delà de la présidentielle, c’est la nature même du terrain politique polonais qui se transforme. Qui que soit le futur président, il héritera d’un terrain profondément fracturé.
Porte-étendard du parti d’extrême droite Confédération Liberté et Indépendance (Konfederacja), Sławomir Mentzen prône des idées ultra-conservatrices : opposition à l’avortement, rejet des droits LGBTQ+, critique virulente de l’Union européenne, et hostilité ouverte envers l’Ukraine. Il milite aussi pour la libéralisation des armes à feu et le recours à certaines formes de « châtiments corporels » pour les enfants.
Sa campagne, largement menée sur le réseau social TikTok et relayée à ses 1,5 million d’abonnés, mêle colère antisystème, nationalisme et libéralisme économique pur.
Cette formule trouve un écho auprès des jeunes électeurs désabusés et rend l’issue du scrutin présidentiel imprévisible.
Le ton du mouvement s’est illustré lors d’un rassemblement électoral organisé en plein centre de Varsovie, à l’ombre d’un monument commémorant l’insurrection, où Donald Trump s’était lui-même exprimé par le passé. L’ambiance y était brutale, provocatrice, presque iconoclaste.
Un rassemblement électoral organisé dans le centre de Varsovie une semaine avant le scrutin, sous le monument commémorant l’insurrection de Varsovie, où le président américain Donald Trump a déjà prononcé un discours, a bien reflété l’état d’esprit du mouvement : brut, provocateur et iconoclaste.
Interrogé sur les motivations qui le poussent à soutenir Sławomir Mentzen, Paweł, étudiant en informatique de 21 ans, résume le sentiment ambiant : « Il n’est pas comme les autres. Il n’a jamais été au pouvoir, et on en a assez de cette guerre sans fin entre les deux grands partis ».
Mais au-delà de la ferveur, peu de participants interrogés semblaient prêts ou capables de rentrer dans les détails du programme du candidat d’extrême droite. Beaucoup étaient là par curiosité plus que par conviction.
Bien que les sondages ne le placent pas en position de disputer le second tour, Sławomir Mentzen pourrait jouer un rôle-clé en morcelant l’électorat conservateur et, à terme, s’imposer comme faiseur de rois.
Le centre à la peine
Une autre interrogation émerge : le centre polonais est-il encore capable de tenir bon face aux extrêmes ?
Principal opposant à Karol Nawrocki, Rafał Trzaskowski, soutenu par le Premier ministre Donald Tusk, a récemment adapté son discours pour séduire l’électorat conservateur. Une tactique qui semble porter ses fruits.
Sur la pittoresque place centrale de Płock, en plein cœur du pays, Rafał Trzaskowski s’est présenté comme l’unique candidat « respectable » face à Karol Nawrocki, éclaboussé par des révélations sur ses avoirs immobiliers, et Sławomir Mentzen, perçu comme trop radical.
« Entre ces trois candidats, il est difficile de ne pas voter pour [Rafał Trzaskowski], même si l’on n’est pas entièrement d’accord avec toutes ses politiques trop libérales », confie Alicja, 53 ans, une femme au foyer présente au rassemblement à Płock.
De son côté, Donald Tusk reste volontairement en retrait de la campagne de Rafał Trzaskowski. Les membres de son parti préfèrent ne pas exposer le Premier ministre, soucieux de préserver sa cote de popularité.
Un avenir fragmenté
Depuis un an, la Pologne est plongée dans une cohabitation politique houleuse. Le président Andrzej Duda a opposé à plusieurs reprises son veto à des réformes du gouvernement et s’est heurté à la coalition libérale sur les réformes judiciaires.
Si Rafał Trzaskowski remporte le scrutin, il pourrait faciliter l’application des promesses du gouvernement Tusk, notamment la libéralisation de l’avortement et le rétablissement de l’indépendance judiciaire.
En revanche, une victoire de Karol Nawrocki risquerait d’enliser le pays dans un blocage institutionnel. Certains analystes évoquent même le scénario d’élections législatives anticipées.
« Cela pèse lourdement sur l’esprit des partisans de [Rafał] Trzaskowski, ainsi que sur le gouvernement qui, bien que favorable à sa candidature, sait qu’il mène finalement sa propre campagne », explique Marta Prochwicz-Jazowski, directrice adjointe du bureau de Varsovie du Conseil européen des relations étrangères.
« Bon nombre de leurs mesures sont délibérément prudentes, motivées par la crainte d’une présidence de [Karol] Nawrocki ou d’une montée en puissance de [Sławomir] Mentzen. »
En toile de fond, un autre scénario inquiète : une possible alliance entre le PiS et la Confédération. Si les deux partis unissent leurs forces, certains sondages leur accordent une majorité parlementaire. Pour l’heure cependant, les deux camps démentent toute perspective d’union.
« Pour le PiS, cette élection est une question de survie », note Marta Prochwicz-Jazowski. « Certains affirment que si [Karol] Nawrocki perd, le parti pourrait se désagréger. »
« Et lorsque les enjeux sont aussi importants, il n’est pas rare de s’allier à un partenaire avec lequel on n’est pas entièrement d’accord », conclut-elle.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]