Friedrich Merz en Turquie : quand le pragmatisme l'emporte sur la morale
Recep Tayyip Erdoğan souhaite que des progrès soient réalisés sur des questions longtemps restées en suspens comme la modernisation de l'union douanière entre l'UE et la Turquie et la suppression des visas pour les citoyens turcs.
BERLIN – Le chancelier allemand Friedrich Merz est arrivé en Turquie mercredi soir pour sa première visite officielle, visant une diplomatie pragmatique plutôt qu’une posture morale, alors que Berlin et Ankara cherchent à rétablir des liens fondés sur la dépendance mutuelle.
Les membres de sa coalition et les groupes de défense des droits de l’homme ont exhorté le chancelier conservateur à confronter le président Recep Tayyip Erdoğan à propos de l’érosion de la démocratie, de la liberté de la presse et de l’emprisonnement de personnalités de l’opposition, notamment le maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu.
« L’administration Erdoğan réprime de plus en plus l’opposition politique et les médias tout en étendant le contrôle politique des tribunaux », a écrit l’organisation non gouvernementale internationale (ONGI) Human Rights Watch dans un communiqué.
Toutefois, Friedrich Merz est susceptible de s’épargner ce numéro d’équilibriste, en contournant les droits de l’homme pour éviter d’entraver les négociations de contrepartie à Ankara, a déclaré Yasar Aydin, expert de la Turquie à l’Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP) à Berlin.
« Friedrich Merz ne discutera probablement pas des questions de démocratie et de droits de l’homme », pointe Yasar Aydin à Euractiv, arguant que garder une distance apparente avec l’opposition est une monnaie d’échange que Friedrich Merz peut utiliser pour renforcer les liens avec Recep Tayyip Erdoğan, qui fait face à des défis intérieurs croissants entre une économie affaiblie et un mécontentement grandissant de la population.
L’influence de l’Allemagne réside dans son poids économique et ses liens avec l’UE, mais sa dépendance vis-à-vis de la Turquie s’accroît, notamment en ce qui concerne le contrôle de l’immigration, la coopération en matière de sécurité et la médiation régionale.
Pour Friedrich Merz, dont les chrétiens-démocrates sont soumis à la pression croissante de l’AfD (extrême droite), le renforcement de la gestion de l’immigration avec la Turquie est une priorité politique, et c’est peut-être cela le plus important.
La Turquie a joué un rôle clé dans la réduction de la migration irrégulière vers l’Europe depuis la crise des réfugiés de 2015, et la chancellerie cherchera à intensifier la coopération, par exemple en ce qui concerne le rapatriement des Turcs dont les demandes d’asile ont été rejetées.
En retour, le gouvernement nationaliste autoritaire d’Erdoğan cherche à obtenir des avancées sur des questions longtemps bloquées : moderniser l’union douanière entre l’UE et la Turquie et faire progresser l’exemption de visa pour les citoyens turcs dans l’UE.
« La Turquie attend une modernisation de son union douanière avec l’UE et une exemption de visa. Je ne pense pas qu’il y aura une percée dans les négociations, mais le chancelier donnera probablement une perspective de progrès », avance Yasar Aydin.
Johann Wadephul a posé les bases
Le ministre des affaires étrangères Johann Wadephul a préparé le terrain pour la visite de Friedrich Merz la semaine dernière en adoptant un ton résolument plus émollient que son prédécesseur vert, Annalena Baerbock. Lors de son voyage à Ankara, Johann Wadephul a évité de critiquer directement le bilan d’Erdoğan en matière de droits civils et a plutôt mis l’accent sur les intérêts communs.
Johann Wadephul a néanmoins glissé entre les lignes une référence au bilan d’Erdoğan.
« La démocratie, les droits de l’homme et l’État de droit sont des conditions de l’Union européenne qui nous tiennent à cœur. Mais je voudrais insister sur le fait que nous voulons des progrès dans les relations entre l’UE et la Turquie », a-t-il déclaré aux journalistes, soulignant que Berlin souhaitait une mise à jour de l’union douanière et une libéralisation des visas. « Dans l’ensemble, nous voulons un programme positif. »
La victoire diplomatique d’Erdogan
Pour Recep Tayyip Erdoğan, la visite de Friedrich Merz offre une nouvelle chance de faire valoir sa légitimité internationale après une semaine de réunions très médiatisées, malgré les critiques mondiales persistantes à l’encontre de son régime autoritaire.
Lundi, le premier ministre britannique Keir Starmer a confirmé un accord de vente de 20 avions Eurofighter à la Turquie — un accord que Berlin avait autorisé en levant son veto de longue date en juillet.
« Ces visites permettent à Erdoğan de briller sur la scène internationale et seront relayées par les médias pro-gouvernementaux », a souligné Yasar Aydin, considérant qu’il s’agit d’une situation gagnant-gagnant pour le président turc.
Diplomatie du döner Alpha
Au-delà de tous les marchandages politiques pragmatiques, il est possible que Friedrich Merz et Recep Tayyip Erdoğan s’entendent bien, étant donné que le dirigeant turc a tendance à apprécier les dirigeants masculins au franc-parler — le sexe d’Angela Merkel et son attitude plus réservée ont été des obstacles à cet égard, selon Yasar Aydin.
Contrairement aux visites précédentes, il n’est pas prévu de faire le genre de gestes culturels qui se sont soldés par un échec dans le passé. Lors d’un voyage en 2023, le président allemand Frank-Walter Steinmeier avait suscité la controverse en servant des kebabs à Istanbul — une tentative de « diplomatie du döner » pour célébrer les trois millions de résidents allemands d’origine turque. Pour beaucoup, ce geste a réduit des décennies de contribution des immigrés turcs à un cliché de restauration rapide.
Il est peu probable que Friedrich Merz répète cette erreur ; le gouvernement allemand a annoncé la semaine dernière que la visite officielle se concentrerait sur des questions bilatérales et de politique étrangère, ainsi que sur une coopération plus étroite dans les domaines de l’économie, de l’immigration et de la sécurité.