Jean-Christophe Bas : «L’Europe est vue comme un laboratoire»

Dans un ouvrage intitulé l’Europe à la carte, Jean-Christophe Bas, expert des questions européennes depuis près de trente ans, a demandé à des personnalités du monde entier de donner leur vision de l’Europe. Il explique à EURACTIV.fr l’objectif de son projet.

Dans un ouvrage intitulé l’Europe à la carte, Jean-Christophe Bas, expert des questions européennes depuis près de trente ans, a demandé à des personnalités du monde entier de donner leur vision de l’Europe. Il explique à EURACTIV.fr l’objectif de son projet.

Quel est l’objectif de votre livre ?

Il s’agit de traiter le sujet européen de façon différente. J’ai commencé ma vie professionnelle dans les institutions européennes. Depuis 30 ans, je suis marqué par la difficulté qu’a l’Europe à communiquer un projet enthousiasmant et compréhensible. Or, je suis persuadé que l’Europe est un sujet passionnant et d’une extraordinaire modernité.

Simplement nous ne savons pas en parler. L’Europe est seulement évoquée à travers des directives ou des éléments confus pour les gens. Pourtant, je pense qu’il est possible de les amener à une réflexion très en profondeur, si on sait le faire.

Le projet de ce livre est donc né d’une volonté d’amener les gens à réfléchir d’une façon différente sur l’Europe en leur proposant des textes courts, des images fortes et des citations frappantes.

La chute du mur de Berlin a été un acte profondément refondateur du projet européen. Il a marqué la fin de la guerre froide qui avait été elle-même, d’une certaine manière, l’acte fondateur du projet européen dans les années cinquante.

N’y avait-il pas un risque de perte d’attractivité du projet européen ? J’ai vraiment pris conscience qu’il fallait donner à la prochaine génération un nouveau contrat européen.

Le deuxième objectif de ce livre est donc d’amener cette génération Erasmus, qui a grandi dans un monde global où les frontières de l’Europe ont l’air d’être des provinces, à réfléchir en profondeur à ce qu’est l’Europe dans un monde globalisé et pas au mécano institutionnel communautaire.

Beaucoup de non-Européens ont contribué à ce livre. Quel était l’objectif?

Près de la moitié des personnes qui ont écrit dans l’ouvrage ne sont pas européennes. D’une certaine façon, je crois que les Européens sont un peu des enfants gâtés et ne se rendent plus compte de la chance extraordinaire qu’ils ont de vivre sur le continent européen. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu demander à des gens qui vivent dans des zones de richesse mais aussi de pauvreté, d’instabilité, de développement, de donner un point de vue sur l’Europe. 

Certains mots-clés sont toujours utilisés au sujet de l’Europe par des cassandres selon lesquelles rien ne va marcher. On parle d’économie européenne en évoquant l’Europe ankylosée. Pour l’Europe de l’immigration, c’est l’Europe passoire. Quand on parle de la politique étrangère de l’Europe, c’est l’Europe impuissante. Pour l’Europe commerciale, c’est l’Europe forteresse.

Ces mots sont nés depuis la chute du mur de Berlin. Mais cette Europe ankylosée a fait l’euro, qui est une révolution extraordinaire et a tenu l’Europe un peu à l’écartde la gravité de la crise financière. On la ressent beaucoup plus fortement aux États-Unis. Cette Europe passoire a mis en place un projet extraordinaire : l’Europe de Schengen qui assure la liberté de circulation et la sécurité. L’Europe dite “impuissante” a, depuis 10 ou 15 ans, été le fer de lance des négociations internationales sur le changement climatique. Et c’est toujours l’Europe qui, au moment de la guerre en Irak, a estimé que ce n’était peut-être pas tout à fait la bonne approche.

On parle d’Europe forteresse. Alors que l’Europe est le premier fournisseur de l’aide publique au développement. Derrière ces formules à l’emporte-pièce, les réalités sont différentes.

Vous avez demandé à toutes ces personnalités de donner leur vision de l’Europe. Quels sont, selon vous, les messages essentiels?

J’ai été très frappé du texte du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon. Selon lui, l’Europe est réellement un modèle. Il est asiatique et déplore l’incapacité de l’Asie à s’unir, à créer un ensemble pas uniquement commercial mais identitaire, politique.

Le fait que l’Europe soit bien placée pour jouer un rôle de leadership pour les modèles de gouvernance mondiale revient souvent. Sans remettre en cause l’importance de l’Amérique dans le concert global des Nations, l’Europe a un immense atout : elle a appris à composer pour s’intégrer depuis 50 ans. Elle est donc certainement mieux à même que d’autres régions du monde à jouer un rôle majeur dans le processus de globalisation.

Le nouveau contrat européen pour cette génération Erasmus pourrait être : vous venez d’un horizon culturel fait de diversité linguistique, culturelle, historique qui vous donne une force extraordinaire pour comprendre la complexité du monde global.

Le message en provenance du pourtour méditerranéen est plus réservé. Les contributions du livre soulignent l’impérieuse nécessité pour l’Europe de se réconcilier avec son Sud. Il lui faut inventer très vite un grand projet euro-méditerranéen, qui intègre à la fois les économies mais aussi les cultures, les hommes, les sensibilités. L’Europe peut jouer un rôle essentiel dans le conflit entre le monde musulman et le monde dit occidental.

En fonction des parties du monde il y a des visions de l’Europe. L’Afrique, l’Asie, ne la voient pas de la même façon….

Oui. Mais il y a vraiment une unanimité pour dire que ce qui a été accompli en matière de réconciliation, de paix, de stabilité est hors du commun. Et je crois que ce serait important que les gens s’en rendent compte.

L’Europe est vue dans beaucoup de parties du monde comme une certaine forme de laboratoire. Elle est notamment regardée comme un modèle par les Indiens dans sa capacité à intégrer les diversités. De nombreuses régions du monde sont en effet confrontées à ces questions de diversité culturelle, religieuse, ethnique.

Les gens ignorent ou sous-estiment complètement certaines choses. En ce moment, je travaille beaucoup dans les Balkans. Et je vois à quel point les tensions sont encore extraordinairement vives entre les Bosniaques, Serbes, Croates…

Mais il ne se passe rien, tout est stable et calme grâce à cette perspective d’adhésion à l’UE. Ils savent que s’il y avait les moindres tensions, les négociations pourraient être ralenties pour dix ans. C’est extraordinaire de voir comment les rivalités et les querelles de frontières locales, qui persistent depuis des siècles, se diluent dans la perspective de l’adhésion à l’ensemble européen beaucoup plus vaste. 

L’Europe à la carte, Jean-Christophe Bas, Editions Le Cherche-Midi, novembre 2009, 35 euros