Le chaos au Kosovo ébranle la communauté internationale : la Russie et la Chine s’en mêlent
L’OTAN va envoyer 700 Casques bleus supplémentaires dans le nord du Kosovo et annuler l’exercice Defender 2023 en cours, alors que les tensions entre Belgrade et Pristina s’intensifient. Pendant ce temps, Chine et Russie se mêlent du conflit croissant.
L’OTAN va envoyer 700 Casques bleus supplémentaires dans le nord du Kosovo et annuler l’exercice Defender 2023 en cours, alors que les tensions entre Belgrade et Pristina s’intensifient. D’un côté, la Chine et la Russie expriment leur soutien à la Serbie, tandis que Bruxelles et Washington gardent leurs distances en lançant des appels répétés à la désescalade.
Vendredi (26 mai), la situation dans le nord du Kosovo, à majorité serbe, s’est détériorée après que des maires d’origine albanaise, élus après la démission massive des fonctionnaires serbes fin 2022, ont pris leurs fonctions dans quatre municipalités du nord. Les Serbes ont boycotté les élections, renonçant à élire leurs remplaçants à la suite des appels lancés par la Serbie.
Les Serbes du nord du pays refusent de reconnaître la souveraineté de Pristina et suivent plutôt la politique de Belgrade.
Ils n’acceptent donc pas les nouveaux maires élus avec le taux de participation le plus bas de l’histoire du pays et ont tenté de les empêcher d’entrer dans les mairies. Lundi, la situation s’est considérablement aggravée et des dizaines de blessés ont été signalés.
Mardi (30 mai), les Serbes ont poursuivi leurs manifestations dans quatre municipalités du nord, et les journalistes de Leposavic ont rapporté avoir été frappés par des pierres, des œufs et des bouteilles lancés par des personnes masquées.
« Dans la municipalité de Leposavic, des journalistes de plus de dix médias ont été attaqués par des personnes masquées… Ces comportements de la part de manifestants masqués sont totalement inacceptables, et nous demandons aux organes de sécurité compétents et présents dans cette municipalité de protéger les journalistes afin qu’ils puissent faire leurs reportages sans être attaqués ni gênés », indique un avis de l’Association des journalistes du Kosovo. En effet, l’avis fait remarquer que de nombreux journalistes ont été contraints d’arrêter de filmer et que leur caméra a été cassée.
Parallèlement, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a déclaré que 700 soldats seraient déployés au Kosovo dans les jours à venir dans le cadre de la Mission de l’OTAN au Kosovo, la KFOR.
« Nous avons décidé d’envoyer 700 soldats supplémentaires au Kosovo d’ici quelques jours et de placer des forces supplémentaires en état d’alerte. Il s’agit de mesures prudentes. L’OTAN et la KFOR disposent des forces et des capacités nécessaires pour remplir le mandat des Nations unies », a-t-il déclaré.
« Le déploiement de forces supplémentaires de l’OTAN au Kosovo est une mesure prudente visant à garantir que la KFOR dispose des capacités dont elle a besoin pour maintenir la sécurité conformément au mandat du Conseil de sécurité des Nations unies », a déclaré le commandant du Commandement des forces interarmées de l’OTAN à Naples, M. Stuart B. Munsch.
UE et USA appellent au calme
Cette décision intervient après que l’ambassadeur américain Jeff Hovenier a déclaré que la participation du Kosovo à l’exercice Defender 2023 dirigé par l’OTAN, qui se déroule dans toute la région, serait annulée comme « conséquence » pour Pristina.
« Aujourd’hui, il n’y a pas eu d’activité pour Defender Europe ’23, et il n’y en aura pas. Pour le Kosovo, ces exercices sont terminés », a déclaré M. Hovenier.
« Nous avons demandé au Premier ministre du Kosovo, Albin Kurti, de prendre des mesures pour réduire les tensions dans le nord. Il n’a pas répondu à ces demandes. Nous sommes en train d’analyser quelles seront nos prochaines actions », a-t-il ajouté.
Vendredi dernier, dans un tweet, M. Hovenier a condamné « l’action en cours des autorités kosovares pour accéder aux bâtiments municipaux dans le nord du Kosovo » et a demandé de mettre fin à la violence.
De même, mardi à Bruxelles, le chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, a appelé les deux parties à désamorcer les tensions et à se rencontrer pour des pourparlers urgents.
Ses commentaires n’ont pas été bien accueillis à Pristina, les responsables politiques et les journalistes relevant qu’il s’est abstenu de mentionner que les Serbes étaient responsables des violences contre la KFOR. M. Hovenier a également été critiqué pour ne pas avoir reconnu le rôle de la Serbie dans les événements.
Lors d’une conférence de presse, le porte-parole de l’UE, Peter Stano, interrogé par les journalistes, a déclaré : « Le haut représentant Josep Borrell est le représentant pour la politique étrangère et la sécurité, et il n’est pas là pour savoir qui a attaqué qui. Son rôle est de s’assurer que tout est mis en œuvre pour réduire les tensions et apaiser la situation. Il s’est donc également engagé à réduire les tensions. Cette situation ne s’est pas produite d’elle-même, mais est la conséquence de circonstances et de développements dont les deux parties sont responsables. »
La Chine et la Russie soutiennent Belgrade
Alors que les Occidentaux tentent de calmer le jeu, la Chine et la Russie ont exprimé leur soutien à la Serbie.
Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, Mao Ning, a imputé les violences au non-respect par le Kosovo des droits politiques serbes et a déclaré soutenir les efforts de la Serbie « pour protéger sa souveraineté et son intégrité territoriale ».
« Nous nous opposons aux actions unilatérales des institutions autonomes temporaires du Kosovo », a déclaré M. Mao lors d’une conférence de presse, faisant référence aux institutions de Pristina.
Pendant ce temps, le ministère russe des Affaires étrangères a publié une déclaration condamnant l’Occident et soutenant la Serbie.
« Nous demandons à l’Occident de cesser enfin sa propagande mensongère et d’arrêter d’imputer les incidents au Kosovo aux Serbes désespérés qui tentent de défendre leurs droits légitimes et leur liberté par des moyens pacifiques et non armés », a déclaré le ministère russe des Affaires étrangères.
L’ambassadeur russe Aleksandar Bochan-Kharchenko a ajouté : « Moscou suit avec le plus grand sérieux l’évolution de la situation, et nous comprenons que ce type de situation peut provoquer une crise grave, voire une explosion dans toute la région ».
Depuis le début de l’agression russe en Ukraine, la Serbie a refusé d’appliquer la plupart des sanctions de l’UE contre Moscou ou de s’aligner plus largement sur la ligne de politique étrangère européenne et occidentale. Les habitants de la région signalent depuis des années que la Serbie bénéficie du soutien de la Russie et que Wagner est présent dans le pays et près de la frontière avec le Kosovo.
Le président serbe Aleksandar Vučić a annulé une visite de deux jours à Bratislava et s’est exprimé sur Instagram pour exiger que le Kosovo retire ses forces de police du nord du pays.
« Il y a une condition si petite que je ne peux pas croire que les gens du QUINT et les pays occidentaux les plus puissants ne puissent pas la remplir — c’est le retrait des forces de police spéciales de Pristina du nord du Kosovo et le renvoi des faux maires qui ne représentent personne. La vérité, la justice et la Serbie finiront par triompher », a déclaré M. Vučić.
M. Vučić a également rencontré les ambassadeurs du QUINT (un groupe informel qui comprend la France, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni et les États-Unis). Il s’est dit préoccupé par le fait que la communauté internationale tolère la violence, alors qu’elle « a un nombre décroissant d’options qui mèneraient à une paix et une stabilité permanentes dans la région ».
Tout en regrettant que plus de 40 soldats de la KFOR de l’OTAN aient été blessés, il a déclaré que de nombreux Serbes avaient été blessés par des armes à feu et par la résistance physique.
Ne pas céder aux extrémistes
À Pristina, le Premier ministre Albin Kurti est resté fermement convaincu que les maires nouvellement élus sont légitimes et qu’ils doivent être autorisés à faire leur travail. Il a qualifié les manifestants d’extrémistes et a déclaré qu’ils ne représentaient pas le peuple serbe.
« Hier, il nous a été enfin prouvé […] que nous étions confrontés à des groupes d’extrême droite masqués, qui vandalisent, attaquent et brûlent tout ce qu’ils ne considèrent pas comme serbe, et qui exaltent des symboles nationalistes et chauvins, tels que la croix à quatre branches, les S et les Z de l’agression russe en Ukraine », a-t-il déclaré. Il faisait référence à la récente apparition de ces symboles dans le nord du pays.
Il a ajouté : « Les extrémistes et les milices ont des noms distincts. Ils ne sont pas le peuple. La communauté serbe doit être libérée d’eux », précisant que les autorités avaient identifié les meneurs comme étant des personnes ayant des liens avec le monde des affaires et de la criminalité, dans le but d’usurper les manifestations pacifiques.
Albin Kurti « veut provoquer la guerre »
Petar Petkovic, négociateur en chef pour la Serbie dans le cadre du dialogue facilité par Bruxelles, a déclaré aux médias locaux que M. Kurti essayait de provoquer une guerre afin de se soustraire à ses obligations dans le cadre de divers accords de l’UE, en particulier l’Association des municipalités serbes.
« [Albin] Kurti est quelqu’un qui veut se présenter comme un petit [Volodymyr] Zelensky, mais en fait, c’est un petit Hitler qui veut expulser le peuple serbe et tirer sur le peuple serbe, l’État de Serbie ne lui permettra pas de le faire », a souligné M. Petković.
Il a ajouté que la manifestation serbe était « pacifique » et que l’émeute n’aurait pas eu lieu si la KFOR n’avait pas eu recours à la force contre eux. « Nous n’avons pas besoin d’entrer en conflit avec l’OTAN, mais le mandat de la KFOR est de protéger le peuple serbe », a-t-il conclu.
Pendant ce temps, les partis d’opposition en Serbie ont appelé la communauté internationale à « raisonner » M. Kurti pour éviter de nouvelles violences.
Le Parti démocratique (Demokratska stranka) a demandé à M. Kurti de retirer ses forces spéciales et a appelé les Serbes à ne pas se heurter à la KFOR, « pratiquement la seule force armée au Kosovo et en Métochie qui puisse les protéger ». Le parti s’est également félicité de l’attitude de l’UE et des États-Unis, qui ont pris la même distance par rapport à la question.
Pour sa part, le Mouvement des citoyens libres a appelé les institutions du Kosovo à destituer les « maires illégitimes ».
« Il est évident qu’ils ne seront pas en mesure d’exercer leurs fonctions normalement, et ni les forces de la police spéciale ni la KFOR ne peuvent leur permettre de le faire. Il est donc nécessaire que la police spéciale se retire, et que le processus revienne dans le cadre du dialogue. Belgrade et Pristina doivent trouver un moyen d’organiser de nouvelles élections auxquelles les Serbes du nord participeraient, car cette situation est insoutenable », a déclaré le Mouvement des citoyens libres.