Le triangle de Weimar, un tremplin politique de choix pour la Pologne
L’émergence de Varsovie sur la scène politique internationale pourrait s’accélérer avec le soutien de l'Allemagne et de la France. Les analystes estiment que la Pologne doit mieux hiérarchiser ses priorités.
L’émergence de Varsovie sur la scène politique internationale pourrait s’accélérer avec le soutien de l’Allemagne et de la France. Les analystes estiment que la Pologne doit mieux hiérarchiser ses priorités.
Le 10 septembre, la chancelière allemande Angela Merkel a pris part à la commémoration du Bundestag à l’occasion du début de la Seconde Guerre mondiale le 1er septembre 1939. Le président polonais Bronis?aw Komorowski était également présent et s’est exprimé à cette occasion. La visite du président polonais vient s’inscrire dans une longue série de visites que ce sont données le gouvernement polonais et allemand et qui met en lumière les excellentes relations qu’entretiennent les deux pays.
Soutien de Berlin
« On peut dire une chose : les relations germano-polonaises n’ont jamais été aussi bonnes », a déclaré à EURACTIV Allemagne Cornelia Pieper. Depuis la mi-août 2014, Cornelia Pieper travaille auprès du Consul général d’Allemagne à Gda?sk au nom du bureau des affaires étrangères. Ces quatre dernières années, elle était coordinatrice pour le gouvernement fédéral dans le cadre des relations germano-politiques. De 2001 à 2005, elle occupait la fonction de secrétaire générale, puis de 2005 à 2011est devenue la vice-présidente du parti libéral démocrate allemand.
« Au fil des ans, j’ai assisté à un resserrement et à une intensification des relations germano-allemandes » a-t-elle affirmé. Cela a pu se vérifier dans le travail quotidien. « Si vous pensez à la présidence polonaise de l’UE [deuxième semestre de 2011], il y avait de nombreux projets communs avec l’Allemagne, qui ont par après été mis en œuvre », rappelant entre autres le plafonnement de la dette à hauteur de 60 % du PIB, qui fait depuis lors partie du pacte de stabilité et de croissance.
Pawe? Tokarski, expert des affaires étrangères polonaises auprès de l’Institut allemand pour la politique internationale et la sécurité, souligne également les excellentes relations entre les deux pays. « Les relations actuelles entre l’Allemagne et la Pologne sont presque idylliques, depuis l’élection de Donald Tusk en tant que premier ministre », a-t-il expliqué à EURACTIV Allemagne. Selon lui, Angela Merkel et Donald Tusk travaillent très étroitement ensemble. « Après l’élection de Donald Tusk au poste de président permanent du Conseil européen, la Pologne a conscience que des relations privilégiées avec l’Allemagne constituent une condition préalable pour accéder à son pouvoir d’influence sur la politique bruxelloise », a-t-il poursuivi.
Une relation toujours plus étroite
Donald Tusk et Angela Merkel travaillent de façon étroite et entretiennent selon certains une amitié sincère. Leurs mères sont nées à Gda?sk, et la biographie de la chancelière allemande fait mention d’ancêtres et de lointains membres de la famille polonais.
N’existe-t-il donc aucune ombre dans la relation nouée par les deux pays ?« Il existe certainement des points divergents sur l’un ou l’autre point en discussion. Mais ceci est tout à fait normal », a poursuivi Cornelia Pieper. Ceci est vrai notamment pour des projets d’infrastructures ou sur les questions de politique énergétique. « Alors que l’Allemagne a opté pour « l’Energiewende » [la transition énergétique décidée par l’Allemagne vers un système énergétique propre, et dont l’objectif est à terme de réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis du nucléaire, du charbon et du gaz], la Pologne envisage encore très fortement à l’exploitation des énergies fossiles. Les Polonais pensent ainsi construire une nouvelle centrale nucléaire ou encore exploiter le gaz de schiste. Il existe des « différences nettes » dans le domaine de la politique énergétique, selon elle. Pour elle, « il est nécessaire d’en débattre ».
« Les deux pays ont des approches différentes en matière de politique énergétique, de lutte contre le climat et d’autres thématiques sur le marché intérieur, mais sinon dans la plupart des cas, ils ont les mêmes intérêts », a confirmé pour sa part Pawe? Tokarski. « L’Allemagne peut également compter sur la Pologne pour faire front face à la coalition antiaustérité mise sur pieds par Paris et Rome. La Pologne connaît le prix douloureux que représentent des réformes structurelles certes, mais aussi les bénéfices à la clé. Actuellement, le pays est l’un de ceux qui connaissent la croissance la plus forte au sein de l’UE ».
L’Allemagne a également mis en œuvre des réformes difficiles sous la férule du chancelier Gerhard Schröder, dont le gouvernement d’Angela Merkel cueille depuis les fruits.
Le défi du conflit ukrainien
Pawe? Tokarski considère que le conflit dans l’est de l’Ukraine pose un vrai défi aux relations entre la Pologne et l’Allemagne. « La Pologne fait pression pour que l’Allemagne adopte une position offensive en vue de résoudre le conflit, notamment en décidant des sanctions plus dures à l’encontre de la Russie et en fournissant en armes l’Ukraine. Au contraire, l’Allemagne considère que les négociations diplomatiques sont la seule voie possible en vue de mettre un terme au conflit. En Pologne, la décision de ne pas installer les bases de l’OTAN à l’Est a fortement déçu l’opinion publique. Or, ce choix a été en partie impulsé par l’Allemagne, par peur de provoquer la Russie [en optant pour une migration des bases militaires] ».
Dans ce contexte, Cornelia Pieper compte fortement sur le Triangle de Weimar, qui à ses yeux pourrait jouer un rôle important en vue de résoudre la crise. « À mes yeux, cependant, l’accent sur la question de l’Ukraine et l’amélioration des relations avec la Russie se fait avec la Pologne. La Pologne fait office « de pont » avec les pays se situant à l’Est de l’Union européenne. Historiquement, la Pologne a été influencée par ces pays, en particulier la Russie – aussi d’une manière négative ».
« Les résultats à l’issue des réunions du Triangle de Weimar pourraient être plus grands », a poursuivi Pawe? Tokarski. « Alors que pour la Pologne le Triangle représente l’instrument clé en vue d’influencer les politiques européennes, l’impression subsiste à Varsovie que l’Allemagne et la France ne portent pas toujours la plus grande importance au forum tripartite. Aussi, la Pologne doit mieux articuler ses attentes et ses intérêts politiques au sein du Triangle de Weimar afin de renforcer son poids politique ».
Pour ce dernier, le Triangle de Weimar restera une priorité pour la Pologne en matière de politiques étrangères, peu importe qui sera au pouvoir – même quand Donald Tusk ne sera plus au poste de premier ministre. « Cependant, le départ de Donald Tusk pourrait provoquer une instabilité politique en Pologne, puisque le parti au gouvernement est tout entier structuré autour de son leader et ne possède pas de successeurs charismatiques pour le remplacer. Après son départ pour Bruxelles, Donald Tusk laissera un vide politique qui pourrait mettre à mal la visibilité de la Pologne à l’étranger. Mais, il y a peu de chances que son départ est une influence négative sur les relations entre l’Allemagne et la Pologne », a-t-elle nuancé.
Depuis 1991, la Pologne travaille étroitement avec l’Allemagne et la France dans le cadre du Triangle de Weimar. Des réunions régulières ont lieu dans ce cadre entre les trois pays à différents niveaux hiérarchiques. Alors que la structure était considérée comme morte, le Triangle de Weimar a connu une sorte de renaissance en février 2014, quand les ministres des Affaires extérieures, l’Allemand Frank-Walter Steinmeier, le Français Laurent Fabius et le Polonais Rados?aw Sikorski ont tenté ensemble de trouver une issue à la crise ukrainienne.
« Un miracle »
Après être entré en fonction en mars 2012, la première destination du président allemand Joachim Gauck a été Varsovie – au contraire de la plupart de ses prédécesseurs, pour qui le premier voyage était la France. Selon Rados?aw Sikorski, la Pologne a beaucoup apprécié ce choix. « Un pays qui élit à sa tête un combattant de la liberté connu pour sa résistance au communisme ne peut représenter une menace pour nous autres, Polonais. Si nos relations sont si bonnes aujourd’hui, cela peut s’expliquer également par le fait que la chancelière et le président sont tous deux issus de l’ex-Allemagne de l’Est. Ils partagent donc une expérience similaire à la nôtre et comprennent de quoi nous parlons ».
Le 1er septembre, Joachim Gauck a pris part à une réunion qui se tenait à Westerplatte près de Gda?sk en Pologne à l’occasion de la commémoration du début de la Seconde Guerre mondiale. « Quand les relations entre deux pays sont aussi profondément marquées par l’injustice et la douleur, l’arrogance et l’humiliation que dans le cas de l’Allemagne et de la Pologne, il est peu probable que l’inimitié puisse se commuer en réconciliation. C’est pour cela que je considère miraculeux que des liens étroits soient de nouveau tissés entre nos deux nations » a déclaré le président allemand.
Réchauffement franco-polonais en parallèle
Selon Vincent Pertusot, chef du bureau bruxellois de l’Institut français des relations internationales (IFRI), la Pologne était considérée par Paris comme un pays « outrageusement atlantiste » avant que celle-ci rejoigne l’UE. En outre, les excellentes relations qu’entretient la Pologne avec l’Allemagne représentaient un obstacle dans le développement des relations bilatérales avec Paris.
Sous la présidence de Nicolas Sarkozy [2007-2012], les relations entre Paris et Varsovie ont connu des temps particulièrement difficiles. « Le président français a montré un manque total de considération vis-à-vis de la Pologne, ce qui a posé de sérieuses difficultés dans les relations entre les deux pays », selon le chercheur.
Cependant, les deux pays ont renforcé leurs relations diplomatiques ces deux dernières années, une fois François Hollande élu président de la République en mai 2012. Le président français a rendu visite à la capitale polonaise à deux reprises déjà, et les ministres des deux nations ont tenu des réunions bilatérales à de nombreuses reprises.
Début septembre, le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, était en Pologne au salon international de l’industrie de l’armement à Kielce, afin de promouvoir l’industrie française de la défense. La Pologne reste l’un des derniers marchés en Europe où l’industrie française de l’armement trouve des débouchés pour ses produits.
La révision de la directive sur les travailleurs détachés a en outre consolidé les relations franco-polonaises en tant que partenaire politique dans l’UE. En 2011, quelque 19 % des travailleurs détachés en France étaient de nationalité polonaise, selon le ministère français du Travail. En soutenant la révision de la directive, Varsovie a permis à Paris et Berlin de trouver une majorité suffisante afin d’entériner l’accord, malgré l’opposition du Royaume-Uni et d’autres pays de l’Europe de l’Est.
Au niveau diplomatique, les relations entre la France et la Pologne au sein du Triangle de Weimar ont connu quelques turbulences. « Derrière la déclaration d’intention, il existe quelques initiatives prometteuses, mais aussi des divergences d’opinions », précisé Vincent Pertusot. Selon lui, la Pologne a besoin de changer son image de « partenaire minoritaire » et dans cette perspective, le Triangle de Weimar devrait peser plus face au tandem traditionnel entre la France et l’Allemagne.
Sur le front diplomatique, la France et la Pologne s’unissent et négocient ensemble pour parvenir à leurs fins sur différents fronts . Dernièrement, François Hollande aurait porté son soutien à Donald Tusk pour que ce dernier obtienne la présidence du Conseil européen. Mais en échange, la Pologne se serait engagée à ne plus freiner les négociations sur le climat et ainsi contribuer au succès de la France lors de la prochaine Conférence des Nations Unies sur le climat qui se tiendra à Paris en 2015.
Le point de vue de la Pologne vis-à-vis de l’Allemagne. . .
Avant 2004, année où la Pologne rejoignait l’UE, l’élargissement était un objectif commun entre la Pologne et l’Allemagne, ce qui leur avait permis de coopérer malgré quelques points de divergences, tels que la question des compensations pour les Allemands exilés de la Pologne à la suite de la Seconde Guerre mondiale.
Cependant, le professeur Sebastian P?óciennik, à la tête du programme sur l’Union européenne au sein de l’Institut polonais d’affaires internationales (PISM), a constaté :« Une fois atteint le grand objectif unificateur que constituait l’adhésion, une réalité plus terre à terre a émergé, apportant son lot d’objectifs et d’intérêts divergents ».
Il y a des tentatives afin de fixer de nouveaux objectifs, cependant elles n’ont réussi jusqu’à maintenant qu’à faire émerger des objectifs politiques divergeant entre Varsovie et Berlin. Les relations avec l’Europe de l’Est représentent une véritable mise à l’épreuve des relations entre les deux capitales, notamment sur la question de la crise qui opposa l’Ukraine à la Russie. « Sur cette question, notamment sur l’attitude à adopter face à la Russie, les différences entre l’Allemagne et la Pologne sont flagrantes », a expliqué le chercheur. Il va même plus loin et pense que la position des deux pays ne pourra pas converger à court terme sur les questions liées à la politique orientale, tout comme leurs intérêts. Leurs intérêts économiques sont en effet très divergents en Europe de l’Est, a précisé ce dernier.
Les deux pays n’ont pas la même approche non plus en matière de politique énergétique. La Pologne dépend du charbon et est bien moins enthousiaste face à une limitation des émissions de CO2 et au recours à l’énergie renouvelable. Sebastian P?óciennik a expliqué que Varsovie voit la transition énergétique de l’Allemagne comme une stratégie « irréaliste qui représente une menace pour la croissance économique de l’UE ».
Malgré tout, l’Allemagne et la Pologne partagent de nombreux points communs. Les deux pays sont économiquement étroitement liés. La Pologne fournit les entreprises allemandes en travailleurs qualifiés et peu chers. De son côté, l’Allemagne représente le marché le plus important pour les exportations polonaises – un quart des exportations du pays s’écoule chez son voisin germanique.
La Pologne, au contraire de l’Allemagne, n’a pas adopté la monnaie unique et ainsi reste en dehors de nombreux débats cruciaux aux yeux de Berlin. Le chercheur polonais voit ce dernier point comme un obstacle dans leurs relations. « En restant en dehors de la zone euro, la Pologne n’a pas voix au chapitre dans les débats portant sur la stabilité macroéconomique, l’union bancaire ou encore pour renforcer la croissance. Ceci a pour conséquence de rendre les relations bien moins intenses que ce que souhaiteraient certains » a-t-il souligné.
Le point de la Pologne par rapport à la France
Selon Varsovie, les relations franco-polonaises se sont détériorées ces deux dernières décennies. Du point de vue de la Pologne, les mandats de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy ont marqué la période la plus basse dans l’histoire moderne entre les deux pays.
Cependant, l’élection de François Hollande a apporté un nouveau souffle à la relation franco-polonaise, a assuré de son côté Miko?aj Dowgielewicz, ancien secrétaire d’État aux Affaires européennes au sein du ministère des Affaires étrangères de Pologne, et actuel vice-gouverneur du « Pays du Groupe Cible » de la Banque de développement du Conseil de l’Europe.
Selon Miko?aj Dowgielewicz, la Pologne n’a pas un poids suffisamment important afin de représenter un intérêt aux yeux des Français. L’Allemagne et le Royaume-Uni sont les deux pays les plus importants au sein de l’UE et la Pologne n’est pas vraiment digne d’intérêt pour Paris.
Pour l’ancien secrétaire polonais, il existe aussi des différences politiques notables entre les deux pays. « Les deux pays ont une vision complètement différente du monde. Par exemple, alors que pour la Pologne, la Russie représente un point majeur de sa politique extérieure, Moscou n’est qu’une source d’énergie et parfois de contrats économiques pour Paris. Le Kremlin n’est pas la principale préoccupation de Paris, ni même un point d’intérêt de premier plan », selon ce dernier.
Il existe malgré tout certains liens et objectifs partagés entre la Pologne et la France. Par exemple, les échanges économiques sont en croissance constante entre les deux États. Selon les estimations, les investissements français directs étrangers en Pologne ont représenté en juillet 2014 près de 25 milliards d’euros. De plus, quelque 97 % des représentants de ces entreprises considéreraient la Pologne comme un pays où il faut investir.
L’une des initiatives qui fait l’objet d’un soutien à la fois de Paris et de Varsovie est le projet d’une Union de l’énergie porté les Polonais. Même si François Hollande s’est montré prudent et a préféré éviter de présenter le projet comme un mécanisme de défense face aux pressions russes, les Polonais étaient malgré tout heureux d’obtenir la garantie du soutien français à leur initiative.
Par ailleurs, la Pologne souhaite construire une centrale nucléaire, ce qui ouvrirait le champ à une coopération entre les deux pays, étant donné la dépendance majeure de la France vis-à-vis de cette source énergétique. Cependant, pour Miko?aj Dowgielewicz, la voie la plus aisée pour que la Pologne pèse plus face à la France serait de rejoindre la zone euro, car aux yeux de la France, la plupart des enjeux d’importance sont liés à l’euro.
« Si la Pologne pouvait peser sur ces questions, cela la rendrait bien plus intéressante pour la France » selon lui.
La Pologne pourrait alors rejoindre la zone euro plus rapidement que prévu. Mais pour cela, il faudrait supprimer les conditions préalables imposées au zloty pour être raccroché au mécanisme de change.