Sarkozy et Cameron mettent de côté l’Europe de la défense

La France et le Royaume-Uni ont signé une série de traités de coopération dans les domaines de la défense et de la sécurité. Les experts s’interrogent sur les répercussions au niveau européen.

EURACTIV.fr

La France et le Royaume-Uni ont signé une série de traités de coopération dans les domaines de la défense et de la sécurité. Les experts s’interrogent sur les répercussions au niveau européen.

En 1998, les accords de Saint-Malo avaient permis de relancer l’Europe de la défense. Les 17 traités de coopération dans le domaine de la défense, adoptés par le premier ministre britannique David Cameron et le président français, Nicolas Sarkozy, mardi 2 novembre, auront-ils le même effet ?

Dans un contexte budgétaire difficile, les deux pays souhaitent agir ensemble sans pour autant perdre leur souveraineté nationale. Les textes portent principalement sur la coopération entre les forces armées, le partage et la mutualisation de matériels et d’équipements, y compris par une interdépendance mutuelle, la construction d’installations communes, l’accès mutuel aux marchés de défense des deux pays et la coopération industrielle et technologique. La plupart des traités reprennent des accords déjà passés entre les deux États.

Selon le directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, Camille Grand, cette coopération franco-britannique sert, d’une certaine manière, de caution européenne au Royaume-Uni. Le pays cherche à montrer qu’il ne coopère pas uniquement avec les États-Unis en matière de défense. « Ce rapprochement franco-britannique est très important pour le gouvernement Cameron, c’est un vrai message politique. »

Coopérer avec les voisins

Mais le but, pour les deux pays, est également de mettre en place une coopération ad hoc, et pas d’avancer sur l’Europe de la défense. « Nous sommes dans une coopération européenne [entre deux pays], et pas sur de l’institutionnel », souligne-t-il.

Cette coopération peut aussi être analysée comme un appel de la France et du Royaume-Uni. En se rapprochant, les deux pays encouragent leurs partenaires européens à coopérer également avec leurs voisins ou dans le cadre de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD). La France pourrait ainsi développer une plus grande coopération avec l’Allemagne ou la Pologne. « Il est plus facile de commencer à deux qu’à vingt-sept quand on veut mettre en place une coopération militaire assez poussée », estime le chercheur. Ainsi, pour le spécialiste des questions de défense, Guillaume Lagane, certains traités signés, comme la production de drones ou de missiles, pourraient faire l’objet d’une coopération plus élargie.

Pour M. Lagane, les états pourraient avoir une réaction d’indifférence. « Leurs dépenses militaires sont pour eux assez secondaires (en moyenne 1,3% du PIB alors que l’Otan préconise 2%, ndlr) et beaucoup affirment que la capacité militaire n’est pas leur priorité.»

De son côté, le directeur adjoint de l’Institut de recherches internationales et stratégiques (Iris) en charge des questions de défense est plus pessimiste. Cette coopération pourrait avoir un impact négatif sur les autres États membres, explique Jean-Pierre Maulny. « La France peut donner l’impression de délaisser le champ européen pour une approche plus bilatérale avec un pays qui inscrit sa démarche en dehors de l’UE. Cette coopération peut être vue comme un moyen de torpiller une coopération européenne », explique-t-il.

Petits États

« La coopération bilatérale peut être utile mais il faut coordonner la défense au niveau multilatéral », précise M. Maulny, rappelant l’importance de la coopération structurée permanente (CSP) et de l’Agence européenne de la défense. Selon lui, certains États européens, en particulier les petits, souhaiteraient que la coopération se fasse dans le cadre européen.

Le premier conseil des ministres de la Défense, organisé le 9 décembre, permettra d’évaluer la réaction des États membres sur le renforcement de la coopération franco-britannique. « Les autres États vont vouloir se positionner », explique Camille Grand. Soit ils insisteront pour persévérer dans la réduction des actions dans le domaine de la défense, soit l’initiative franco-britannique, « va donner envie de faire ré-émerger quelque chose ».

Pour Jean-Pierre Maulny, la réaction des partenaires européens dépendra essentiellement de la façon dont la France et le Royaume-Uni vont leur présenter ce partenariat. Cet accord doit être vendu comme « une amorce de coopération avec leurs partenaires européens », estime-t-il. Avant d’ajouter  : « Mais les Britanniques ne veulent pas en entendre parler au niveau européen.»