Slovaquie : une vague de désinformation autour de la tentative d’assassinat du Premier ministre

Seulement quelques minutes après la tentative d’assassinat du Premier ministre slovaque Robert Fico la semaine dernière, la désinformation a commencé à envahir les réseaux sociaux, reflétant les paysages d’information fracturés du pays et du monde.

Euractiv.com
Slovakia’s Prime Minister Robert Fico visits Budapest
La désinformation qui se propage sur les médias sociaux slovaques autour de la tentative d’assassinat est « principalement liée à la politique interne », a déclaré Dominika Hajdu, directrice du Centre pour la démocratie et la résilience du groupe de réflexion GLOBSEC basé à Bratislava. [EPA-EFE/Szilard Koszticsak]

Seulement quelques minutes après la tentative d’assassinat du Premier ministre slovaque populiste, Robert Fico, mercredi dernier (15 mai), la désinformation sur l’incident a commencé à envahir les réseaux sociaux, reflétant les paysages d’information fracturés du pays et du monde.

Le Premier ministre slovaque Robert Fico (SMER-SD, Socialistes et Démocrates européens) a été blessé par balle mercredi dernier dans après-midi. Il a été immédiatement transporté à l’hôpital et l’auteur présumé des coups de feu a été arrêté par la police.

Le ministre de la Défense Robert Kaliňák, a annoncé dimanche (19 mai) à la presse que M. Fico n’était plus en danger de mort mais qu’il resterait aux soins intensifs pendant encore au moins quatre jours.

Depuis la tentative, toutefois, une vague de désinformation a déferlé sur les réseaux sociaux.

Des fonctionnaires de la Commission européenne ont déclaré suivre la situation « de très près », y compris en s’appuyant sur des ressources externes, lors d’une réunion d’information organisée jeudi (16 mai). La Commission examine également l’efficacité de l’outil du réseaux X Community Notes (Notes de la communauté) pour lutter contre la désinformation entourant la tentative d’assassinat de M. Fico, conformément à une enquête annoncée en décembre 2023, a précisé un officiel.

En Slovaquie, certains comptes ont diffusé de fausses informations sur les affiliations politiques de l’assaillant, le dépeignant comme un extrémiste libéral déterminé à renverser le Premier ministre, largement considéré comme un populiste. Parallèlement, des comptes internationaux ont tenté de relier la tentative d’assassinat à l’invasion russe de l’Ukraine ou encore à l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

La désinformation qui se propage sur les réseaux sociaux slovaques autour de la tentative d’assassinat est « principalement liée à la politique interne », a affirmé Dominika Hajdu, directrice du Centre pour la démocratie et la résilience du groupe de réflexion GLOBSEC basé à Bratislava, lors d’un entretien avec Euractiv jeudi (16 mai). Selon elle, les campagnes de désinformation ont été relativement calmes, suggérant une approche rationnelle face à cet événement grave.

Cependant, d’autres experts contactés par Euractiv ne partagent pas le même avis.

La désinformation nationale était conforme au paysage existant que le gouvernement a poussé jusqu’à aujourd’hui, selon Pavol Hardos, professeur assistant à l’université Comenius de Bratislava et membre du projet Konspiratori.sk, une base de données publique des sites web de désinformation tchèques et slovaques. L’appareil de désinformation s’est efforcé de relier le tireur à l’opposition de M. Fico, et plus particulièrement au parti Slovaquie progressiste (Renew Europe), a expliqué le professeur.

« La désinformation consiste principalement à présenter l’opposition nationale, le secteur civil et les médias comme étant responsables ou directement liés au tireur », a affirmé M. Hardos. Le professeur adjoint a rappelé qu’une rumeur, rapidement démentie par la police, présentait l’assaillant comme ukrainien.

Certaines rumeurs proviennent de sources qui ont diffusé de la propagande pro-Kremlin dans le passé, mais il est difficile de déterminer les acteurs derrière ces publications, a souligné Mme Hajdu.

La toxicité en ligne, comme les commentaires haineux, a augmenté de 60 % après cette tentative d’assassinat, selon Elv.ai, une société de modération de contenu basée à Bratislava.

Malgré l’invasion de l’Ukraine par la Russie, « beaucoup de Slovaques […] considèrent toujours les États-Unis comme une menace plus grande que la Russie pour la sécurité de la Slovaquie », a expliqué l’expert en sécurité Victor Breiner.

L’angle russe et ukrainien

Les spéculations sur le rôle de la Russie et de l’Ukraine ont dominé les messages de désinformation en anglais. Robert Fico est connu pour sa rhétorique pro-russe et sa coalition, au pouvoir depuis octobre dernier, compte parmi ses membres un parti d’extrême droite pro-russe.

Le journaliste Szabolcs Panyi, basé à Budapest, a posté sur X une photo à 19 heures CET mercredi, prétendant montrer l’assaillant lié au groupe paramilitaire pro-russe, Slovenskí Branci.

Cependant, d’autres comptes X ont rapidement contesté la source de l’image, affirmant qu’elle avait été générée par l’intelligence artificielle, bien qu’elle figure sur la page Facebook de Slovenskí Branci.

« Il y a eu et il y a encore beaucoup de désinformation pro-russe concernant l’assaillant, y compris des affirmations démenties telles que ses prétendues affiliations gauchistes, son origine ukrainienne et ses liens familiaux avec le pays, ou son engagement auprès de Slovaquie progressiste, etc. Ces affirmations sont inventées et sans source », a déclaré M. Panyi à Euractiv par courriel jeudi (16 mai).

Des comptes ayant des dizaines de milliers d’abonnés ont accusé le message de M. Panyi de faire partie d’une campagne de désinformation ukrainienne concernant la tentative d’assassinat.

Même le commentateur conservateur américain Alex Jones, qui a été reconnu coupable d’avoir colporté des théories du complot, est intervenu : « M. Fico promouvait un accord de paix entre la Russie et l’Ukraine et promettait de bloquer l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. C’est pourquoi ils ont essayé de le tuer », a-t-il posté sur X.

Une autre théorie du complot largement diffusée en anglais suggère que l’attaque est liée à la position du Premier ministre quant à l’OMS et à la pandémie de Covid-19.

En effet, la tentative d’assassinat a eu lieu « quelques jours seulement après que M. Fico a officiellement et publiquement rejeté l’accord mondial de l’OMS sur les pandémies », a publié le compte Concerned Citizen, qui s’autoproclame « conspirationniste réaliste », sur X. Cette théorie a été soutenue par la députée américaine d’extrême droite Marjorie Taylor-Greene.

Néanmoins, selon M. Hardos, cette question « n’est pas un sujet de discussion important » au niveau national. Le pays est « réellement préoccupé par la lutte interne polarisée entre le camp nationaliste illibéral d’extrême droite et le camp libéral pro-démocratique, pro-européen et pro-OTAN », a-t-il souligné.

M. Breiner a indiqué qu’il avait « vu des photos du tireur placées sur des images de guerre ukrainiennes ou sur des manifestations organisées par l’opposition politique ».

Compte tenu de l’importance de l’événement, les sujets de désinformation sont « tout et partout ».

Les groupes à l’origine de la désinformation sont « hautement coordonnés » et ils « instrumentaliseront n’importe quoi, n’importe quel récit ». Ils « trouveront le bon angle » pour séduire à la fois le public international et national, a-t-il ajouté.

[Édité par Anna Martino]