Trautmann, la politique à la force du poignet
Outsider, la chef de la délégation socialiste française au Parlement de Strasbourg mène campagne pour la présidence du groupe S&D. Elle pilote aussi les affaires européennes dans l’équipe du candidat François Hollande. Portrait.
Outsider, la chef de la délégation socialiste française au Parlement de Strasbourg mène campagne pour la présidence du groupe S&D. Elle pilote aussi les affaires européennes dans l’équipe du candidat François Hollande. Portrait.
« On me regarde avec curiosité, ça m’amuse, j’aime bien ça ». Il est 9 heures et demi du matin. Dans son bureau du Parlement à Strasbourg, Catherine Trautmann vient à peine de se maquiller, après plusieurs rendez-vous téléphoniques, le café pas encore pris.
La députée européenne, chef de la délégation des socialistes français au Parlement européen s’est mise en tête de s’emparer du groupe des sociaux-démocrates (S&D) pour remplacer l’Allemand Martin Schulz, président programmé de l’assemblée strasbourgeoise.
L’oustider
Opposée au poulain du sortant l’Autrichien Hannes Swoboda, favori, et au Britannique Stephen Hugues, la Française, protestante et besogneuse, est candidate « quasiment depuis sa réélection en 2009 » au Parlement européen, explique sur son blog Yannick Laude, ancien journaliste et porte-parole du groupe ADLE.
« Gagner n’est jamais impossible », assure Catherine Trautmann, le regard bleu tenace. Et pour cause. Elle n’en est pas à sa première audace. Après avoir surpris son monde en devenant « par effraction » députée du Bas-Rhin en 1986, près de dix ans après son entrée en politique, elle fait coup double en arrachant la mairie de Strasbourg trois ans plus tard. Le PS réticent, l’ex-chercheuse en théologie, qui a dû faire son trou face aux énarques parisiens, n’avait pas hésité à demander directement l’aide de François Mitterrand.
Aujourd’hui encore, ils sont peu nombreux à parier sur la victoire au groupe socialiste de celle qui est entrée en politique pour défendre la cause des femmes. Après le PPE et les Verts, elle serait la troisième française chef de groupe dans un Parlement qui prône la diversité des pays représentés. « Elle n’a aucune chance », dit-on d’ailleurs dans l’entourage du président du chef des députés PPE Joseph Daul, l’un des compatriotes alsaciens de l’ancienne ministre de la Culture de Lionel Jospin. Même scepticisme chez les libéraux de l’ADLE.
« Pas de cadeau »
Les socialistes européens, eux-mêmes, ne sont sûrs de vouloir être dirigés par une Française. Au Parlement, les députés PS ont souvent pris, par le passé, des positions marginales, plus à gauche que les sociaux-démocrates du groupe.
« Ils ont longtemps pu entraîner dans leur indiscipline leurs camarades plus socialo-compatibles, grecs, espagnols ou portugais, mais ces derniers, échaudés par leur actualité domestique, hésitent de plus en plus à se distendre du SPD et de l’Allemagne en général », observait Yannick Laude.
A quelques jours du scrutin, difficile d’avoir une vision claire du résultat, les votes étant individuels et secrets. A en croire les rumeurs, Hannes Swoboda, aurait cependant le soutien de la majeure partie des délégations allemandes, italiennes, et espagnoles. Les socialistes des pays de l’Est de l’Europe pourraient également viser la continuité en votant pour l’Autrichien.
Pourtant, en France et à Bruxelles, ils sont nombreux à ne pas tarir d’éloge sur l’ex-rocardienne. Même l’ancienne opposante de Catherine Trautmann à la mairie de Strasbourg, la sénatrice Fabienne Keller, y va de son compliment : « J’ai beaucoup de respect pour elle (…). C’est une femme de convictions qui sait se défendre dans l’adversité. On ne lui a pas fait de cadeaux. »
Le seul défaut de cette mère de deux enfants serait d’aller « un peu trop au bout des choses », glisse avec bienveillance le sénateur Simon Sutour qui pilote la commission affaires européennes de la Haute assemblée. Comprendre : de tout vouloir toujours expliquer par le menu détail, quitte à dérouter son interlocuteur en partant dans de grandes digressions.
« Swoboda va gagner »?
Pour Martin Schulz, Catherine Trautmann « est une amie de longue date (…) qui a de grandes qualités personnelles et politiques ». Mais, devant la délégation des socialistes européens allemand, il a indiqué qu’il soutenait Hannes Swoboda. Vice-président du groupe, l’Autrichien connaît les méthodes de son chef et pourrait plus facilement lui refaire une place s’il ne parvenait pas à atterrir à la Commission européenne en 2014 disent certaines mauvaises langues.
Dans une interview au quotidien Der Standard à la fin du mois de décembre, M. Schulz a également lâché à propos de sa succession : « Swoboda va gagner ». Même le bras droit de François Hollande, le député européen Stéphane Le Foll a franchement douté de la capacité de la Française à tirer son épingle du jeu, avant de rétropédaler. Fermez le ban?
Au contraire, son entourage redouble d’optimisme. « Il y a trois mois, la candidature de Catherine Trautmann au groupe S&D n’existait pas. Aujourd’hui, son principal opposant vient la voir pour lui demander ce qu’elle fera de lui si elle est élue », susurre son entourage.
Démocratiser le groupe
Pendant sa campagne, Catherine Trautmann a voulu casser l’image arrogante des Français. Lors de plusieurs déplacement à la rencontre des « partis frères » en Europe, elle a donc promis de démocratiser le groupe et d’écouter tout le monde, y compris les petites délégations souvent méprisées. Une méthode qui pourrait trancher avec celle de Martin Schulz connu pour stigmatiser « ceux qui ne sont pas d’accord », estime d’ailleurs la candidate.
La Française avait misé sur Martine Aubry, son ancienne collègue du gouvernement Jospin, lors de la primaire. Mais François Hollande, pragmatique, l’a malgré tout désigné pour piloter les affaires européennes dans l’équipe du candidat, « parce que c’était plus simple », explique Stephane le Foll. Si elle veut que la campagne de l’ancien secrétaire général du PS à l’Elysée « soit aussi européenne », elle compte bien faire des succès électoraux PS une rampe de lancement pour préparer les élections européennes de 2014 et faire basculer à gauche le Parlement européen.
Pour la première fois, l’élection du 17 janvier voit plusieurs candidats s’opposer. Une situation qui fait dire à Catherine Trautmann que, quoi qu’il arrive, le résultat sera « serré ».
Mais son choix de l’Europe tiendra-t-il si Hollande est élu ? La réponse fuse…évidemment : « Je fais de la politique là où je pense que c’est le plus utile. La France ne peut pas s’en sortir seule. » Et Catherine Trautmann?