Le logement, pilier de la relance du projet européen ?

L’Union européenne est un système complexe, qui peut surtout se réinventer à travers son intervention opérationnelle. Le logement peut être la solution.

Marc Uhry, responsable Europe de la Fondation Abbé Pierre
Marc Uhry, responsable Europe de la Fondation Abbé Pierre

L’Union européenne est un système complexe, qui peut surtout se réinventer à travers son intervention opérationnelle. Le logement peut être la solution.

Marc Uhry, responsable Europe de la Fondation Abbé Pierre?, et Freek Spinnewijn, directeur de la Feantsa (Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les Sans-Abri), sont les auteurs de cette tribune.

Il faut donc un produit miracle, qui réponde aux caractéristiques suivantes : rapporter à terme autant qu’il coûte au départ ; servir de levier au développement économique et de l’emploi, participer à une meilleure justice sociale et mieux protéger l’économie contre les crises financières. Difficile à conjuguer, et pourtant… le logement est l’un des rares leviers qui permettent une résurrection de cette utopie pratique qu’est la construction européenne. Quelle que soit l’issue des élections, il faut que le Parlement et la Commission s’en saisissent, de manière ambitieuse et créative.

Le logement est un secteur économique très important. Avant la crise, en période de croisière, en 2007, la seule construction neuve représentait 640 milliards d’euros, soit 8,2 % de l’économie des entreprises européennes. Entre 2000 et 2007, avec la relance de la construction, la main-d’œuvre employée dans le secteur a augmenté de 30 %[1].

La crise a fait chuter la production neuve et les nombreux emplois liés. Par ailleurs, faute de stimulation publique suffisante, le logement est une source de pollution et de gâchis énergétique.

La crise est partie du logement, des crédits hypothécaires subprimes aux États-Unis, et se répercute sur le logement. Selon Eurostat, un tiers des ménages du premier quintile de revenus consacre plus de 40 % à son logement en Europe ; ce taux a augmenté de 5 points depuis 2008. La Grèce a suspendre les saisies immobilières pour trois ans devant les risques qui pesaient sur 800 000 prêts en cours, l’Espagne est paralysée par les saisies immobilières qui affectent dramatiquement les familles, mais aussi l’économie en fragilisant les actifs des banques[2]. La Sareb, la « bad bank » espagnole déclare 76 000 logements vacants parmi ceux qu’elle a dû racheter aux autres banques au titre de leurs actifs douteux, de même que 15 000 parcelles de terrain, pendant que le nombre de sans-abri se multiplie.

Le fonctionnement territorial est aussi affecté : la pénurie touche sévèrement certaines métropoles, dont le marché tendu dérape en bulle spéculative, comme Londres, tandis que d’autres territoires connaissent un marché déprimé, marqué par un stock en mauvais état, les régions rurales notamment.

Parallèlement, depuis quinze ans, le logement a été un accélérateur des inégalités. Le coût de l’habitat a fortement augmenté pour les ménages les plus modestes, pendant qu’il stagnait pour les plus hauts revenus. Ceux qui possèdent ont vu leur patrimoine s’étendre et sa valeur augmenter, pendant que les ménages modestes voyaient leur pouvoir d’achat diminuer. Tous les pays européens sont touchés : pénurie, prix, logements vacants, mitage urbain, mauvaise qualité du parc.

Enfin, l’inquiétude sociale tend à stigmatiser les populations vulnérables, notamment les sans-abri. Toute l’Europe est touchée par des phénomènes de ségrégation et de criminalisation de la pauvreté : arrêtés anti-mendicité en France, anti-social behavior au Royaume-Uni, amendes, voire prison pour les sans-abri en Hongrie, traitement des roms dans la plupart des pays européens, etc. Cette stigmatisation des plus faibles porte atteinte à l’ambition universaliste de l’utopie démocratique, qui est le trait d’union de tous les pays européens depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Il y a donc intérêt à agir sur le secteur de l’habitat, pour mieux répondre aux besoins sociaux, stimuler l’économie, respecter l’environnement et protéger le modèle démocratique. C’est possible et c’est même assez simple.

Le logement, même avec des loyers modestes, permet un retour sur investissement et correspond  moins à une dépense publique, qu’à une « avance sur loyers », ce que démontre l’exemple du logement social français. Même en pénurie d’argent public, il est possible de le financer par un mécanisme unifié de collecte de l’épargne privée à l’échelle européenne, sur le modèle du Livret A français, associé à de l’emprunt et à un encouragement public de l’Union européenne (pour le niveau de prix ou de loyer, la qualité environnementale et énergétique des bâtiments, etc.). L’Union Européenne a déjà soutenu la réhabilitation thermique des logements. Cet effort peut être accentué et étendu à d’autres investissements : acquisitions foncières pour un usage social des sols, conventionnement dans le parc locatif privé, aides aux travaux des copropriétaires modestes par des emprunts bonifiés, portage patrimonial par les organismes de logement social, diversification de l’habitat avec l’appui du secteur associatif… Le Parlement européen et d’autres institutions ont appelé à une stratégie européenne de lutte contre le sans-abrisme. Jusqu’à présent, la Commission a opposé une fin de non-recevoir à ces appels répétés. Il faut que ce blocage soit levé au cours de la prochaine présidence, c’est de l’intérêt de tous.

Le logement peut permettre une politique de relance à l’échelle européenne, sans induire de dépenses publiques importantes. Cela offrirait des solutions d’habitat à ceux qui en ont besoin, montrant que l’Union européenne est aussi un lieu de protection de ses citoyens. Mais cela permettrait aussi de créer des emplois. Un programme de trois millions de logements en Europe représente 1,5 million d’emplois. Avec des clauses sociales et environnementales bien calibrées, cela permettrait de réduire la facture et la dépendance énergétique des citoyens et des États, cela stimulerait aussi l’innovation technologique liée aux métiers du bâtiment. Enfin, en organisant la stabilisation de la production et des marchés du logement, l’Union européenne contribuerait à éclaircir la valeur des actifs bancaires, donc à améliorer le niveau de confiance nécessaire au bon fonctionnement de l’économie.

Le clivage entre solidarité et efficacité économique est caduc, l’Europe est une échelle à laquelle nous pouvons le prouver. C’est dans les contextes difficiles que les femmes, les hommes, les institutions, peuvent témoigner de leur grandeur.

Mesdames et Messieurs les futurs parlementaires et futurs commissaires européens, c’est ce que nous attendons de vous.

 


[1]    Source : Eurostat

[2]    100 000 saisies immobilières en 2010 en Espagne, quatre fois plus qu’en 2007 (source : Eurostat).