La France a enfin « compris l’importance stratégique » des Balkans occidentaux, selon le Premier ministre albanais

Le processus d’adhésion à l’UE des Balkans occidentaux n’est pas un examen auquel on peut tricher, a confié Edi Rama à EURACTIV lors d’un entretien exclusif dans lequel il a notamment loué la compréhension de « l’importance stratégique de la région » par Emmanuel Macron.

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Le Premier ministre albanais Edi Rama s’est entretenu avec la journaliste d’EURACTIV Alice Taylor à la veille du sommet UE-Balkans occidentaux à Tirana. [Alice Taylor]

Le processus d’adhésion à l’UE des Balkans occidentaux n’est pas un examen auquel on peut tricher, a confié le Premier ministre albanais Edi Rama à EURACTIV lundi (5 décembre) lors d’un entretien exclusif dans lequel il a notamment loué la compréhension de « l’importance stratégique de la région » par Emmanuel Macron.

Mardi (6 décembre), l’Albanie accueillera le sommet UE-Balkans occidentaux qui réunira les dirigeants des 27 États membres de l’UE et des six pays des Balkans occidentaux, ainsi que des responsables de la Commission européenne et du Conseil.

À la veille du sommet, M. Rama a évoqué l’élargissement, les tensions régionales et la nécessité de faire avancer les réformes pour garantir l’authenticité du processus d’élargissement.

« Nous ne devons pas oublier que le processus d’intégration est un processus individuel, reposant sur le mérite. Nous devons faire notre travail, c’est-à-dire répondre aux critères, et ce n’est pas un examen auquel on peut tricher. Même si les professeurs sont très enclins à vous donner une chance de vous en sortir. Il est dans votre intérêt de réussir cet examen », a déclaré M. Rama.

Le Premier ministre albanais a ajouté qu’il est crucial de disposer d’institutions qui fonctionnent et de ne pas « tricher comme certains pays voisins l’ont fait par le passé », citant en exemple la Grèce.

L’Albanie a enfin ouvert les négociations d’adhésion en juin 2022 et est prête à entamer le processus d’alignement de ses lois sur l’acquis communautaire de l’UE. Selon le dernier rapport de suivi de la Commission européenne publié en octobre, de nombreux domaines nécessitent toutefois des réformes, notamment l’État de droit, la lutte contre la corruption et la liberté des médias.

À la question de savoir s’il estime que son gouvernement est responsable de la lenteur des progrès dans des domaines clés, M. Rama a admis que des erreurs avaient été commises.

« Avec le recul, il y a toujours des choses qui auraient pu être mieux abordées et des problèmes qui auraient pu être mieux traités, sans aucun doute », a-t-il déclaré. Il a par ailleurs ajouté que des initiatives étaient en cours pour améliorer la liberté des médias.

Le sommet de mardi (6 décembre) se déroulera sur fond de contestations portées par l’ancien Premier ministre et président Sali Berisha, qui accuse le gouvernement de M. Rama de corruption et de ne rien faire pour empêcher l’émigration massive.

Le sommet de Tirana, un véritable engagement

En ce qui concerne le sommet, M. Rama estime que le fait qu’il se tienne en dehors de Bruxelles et dans un pays non membre de l’UE en dit long sur la situation actuelle en Europe et sur le regain d’intérêt pour l’élargissement.

« Le simple fait que nous tenions un sommet à Tirana — qui aurait pu imaginer, il y a quelques années seulement, que l’UE sortirait de son périmètre et que le Conseil se déplacerait dans un pays non membre de l’UE pour tenir un sommet. Et ce n’est pas seulement une démonstration, un évènement, c’est plus que cela. C’est un engagement, c’est un message », a-t-il affirmé.

Selon lui, la pandémie de Covid-19, le changement climatique, puis la guerre russe en Ukraine, ont poussé l’UE à mieux saisir l’importance géopolitique et stratégique des Balkans occidentaux.

« Cela a choqué l’Europe… Je vois beaucoup plus d’intérêt, une plus grande prise de conscience, ils savent très bien que la région est vulnérable. Ils savent très bien que c’est la région du continent sur laquelle [Vladimir] Poutine a le plus d’influence, c’est-à-dire, disons, les territoires serbes, la Serbie et la République serbe de Bosnie, etc. »

Le soutien franco-allemand

Pour toutes ces raisons, bien que l’UE se soit engagée de manière beaucoup plus importante dans le concept d’élargissement, M. Rama se montre moins convaincu lorsqu’il s’agit d’intégration concrète.

« Je ne crois pas qu’il ne s’agit que de belles paroles, [c’est le reflet d’un] intérêt réel actuellement, mais cet intérêt général se transformera-t-il en action ? Et l’action sera-t-elle suffisante ? Je ne sais pas. »

M. Rama a poursuivi en indiquant que si le soutien de l’Allemagne n’est pas surprenant, car Berlin est « depuis longtemps, très longtemps, très engagé », il a déclaré que la récente position de soutien de la France était quant à elle une « surprise ».

« La France est une surprise car elle ne l’a jamais été par le passé. Elle a soudainement compris l’importance stratégique de la région. Et c’est le mérite du président français qui, depuis le début jusqu’à maintenant, a beaucoup évolué en ce qui concerne le degré de compréhension de cette région », a-t-il déclaré.

Au début de l’année, le président français Emmanuel Macron a évoqué l’idée d’une Communauté politique européenne réunissant les États membres, les pays candidats à l’adhésion à l’UE ainsi que les candidats potentiels. La première réunion de cette Communauté a eu lieu au début du mois d’octobre.

« Maintenant, il s’agit de quelque chose de tout nouveau, et tout est à voir et à tester… Nous devons nous rassembler au-delà du périmètre de l’Union européenne. Parce que ces autres pays ne font peut-être pas partie de notre union, et ne sont peut-être pas éligibles pour faire partie de cette union pour différentes raisons, mais ils sont Européens », a déclaré M. Rama.

Être conscient du danger

En ce qui concerne la stabilité régionale et l’influence de la Russie, M. Rama a déclaré qu’il était essentiel de ne pas aliéner qui que ce soit dans la région, y compris des pays comme la Serbie, qui ont des opinions publiques pro-russes et une histoire et des contextes différents.

« Nous devons être conscients du danger… Nous ne devons pas contribuer, sous quelque forme que ce soit, à aliéner la Serbie, nous devons obtenir l’engagement de la Serbie. »

« Il s’agit d’histoires, de contextes et de manières différentes de voir le monde et de se regarder les uns les autres. Et tout cela rend les choses très difficiles », a ajouté M. Rama.

Le dialogue entre la Serbie et son ancienne province du Kosovo devrait figurer en bonne place à l’ordre du jour du sommet, dans un contexte de tensions sans cesse croissantes. La semaine dernière, le président serbe Aleksandar Vučić avait annulé sa visite, mais il a depuis lors confirmé sa participation.

Après 11 années de dialogue sous l’égide de l’UE et peu de progrès, tous les regards sont tournés vers les efforts menés par les États-Unis et l’UE, avec le soutien de Paris et de Berlin. En outre, des tensions sont récemment apparues entre Pristina et Bruxelles, en raison d’allégations d’« erreurs » et même de favoritisme de l’UE envers la Serbie.

Mais cela ne sera pas chose facile, a expliqué M. Rama, soulignant que la Serbie était l’agresseur au Kosovo lors de la répression de 1998-1999 et que rien ne pouvait changer cette réalité.

« La seule façon de régler le problème est le dialogue, le dialogue, le dialogue… La solution est d’échanger inlassablement avec la contrepartie de l’autre camp jusqu’à ce que vous régliez le problème d’une manière ou d’une autre. »

Au-delà des divergences politiques actuelles, les blessures du passé sont encore fraîches, le conflit s’étant terminé en 1999 et l’indépendance du Kosovo ayant été déclarée neuf ans plus tard.

« Je pense de plus en plus que cette génération est peut-être encore très proche de la chaleur du sang, des meurtres et des bouleversements. Et il n’est pas facile de surmonter tout cela et de devenir rationnel et de faire preuve de sang-froid afin de signer un accord », a confié M. Rama.

C’est pourquoi il estime que le récent plan franco-allemand, qui prévoit l’acceptation de l’indépendance sans reconnaissance mutuelle, est un bon compromis.

« Il ne cherche pas une solution finale en termes de reconnaissance mutuelle, qui viendra un jour, mais il cherche un cheminement vers celle-ci, alors nous verrons. »

En Albanie, M. Rama a été largement critiqué pour avoir entretenu une relation étroite avec le président serbe M. Vučić, notamment dans le cadre d’initiatives économiques telles que l’initiative « Open Balkan ». Toutefois, M. Rama a déclaré que, même s’ils ne seront jamais d’accord sur la question du Kosovo, ils ont trouvé un moyen de coopérer — ce qui est essentiel pour la région.

« Nous avons trouvé le moyen d’être très ouverts et très francs l’un envers l’autre. Nous avons compris qu’il n’y a qu’une seule chance de maintenir une relation — accepter de ne pas être en désaccord sur le Kosovo parce qu’il n’y a aucun moyen d’être d’accord sur ce point jusqu’à présent… c’est beaucoup mieux ainsi que de se tourner le dos. »

En ce qui concerne les relations avec son homologue kosovar, Albin Kurti, que certains considèrent au mieux comme glaciales, M. Rama a déclaré qu’ils avaient également leurs différences, mais que leurs ressemblances les rapprochaient.

« Albin [Kurti] est différent — il est naturellement plus proche parce que c’est un dirigeant albanais, un Premier ministre, mais nous avons aussi nos différences », a indiqué le Premier ministre albanais.

Pour ce qui est de la conférence, M. Rama n’est pas certain que celle-ci aboutira à des résultats concrets, mais il souligne que le symbolisme de sa tenue dans la région est l’un des éléments les plus importants.

« Le sommet peut apporter beaucoup de bonnes choses. Mais au bout du compte, aucune de ces choses ne sera aussi importante que la tenue du sommet à Tirana », a-t-il conclu.

[Édité par Anne-Sophie Gayet/Charles Szumski]