L’UE doit constituer une alternative à la Russie et à la Chine, selon Josep Borrell
L’UE doit éviter de créer de nouvelles « dépendances » et offrir une alternative aux pays partenaires alors qu’elle remodèle son approche diplomatique à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. C’est ce qu’a confié Josep Borrell, le chef de la diplomatie du bloc, à EURACTIV.
L’Union européenne doit éviter de créer de nouvelles « dépendances » et offrir une alternative aux pays partenaires alors qu’elle remodèle son approche diplomatique à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. C’est ce qu’a confié Josep Borrell, le chef de la diplomatie du bloc, à EURACTIV.
« Nous ne cherchons pas à supplanter d’autres partenariats — et nous ne sommes certainement pas intéressés par la création de nouvelles dépendances », a répondu M. Borrell lorsqu’il a été interrogé sur le risque que les Européens répètent les erreurs commises avec la Russie, notamment avec la Chine.
Le bloc doit « cesser de concentrer l’approvisionnement en matières premières et en biens sur un seul fournisseur — c’est la leçon que nous avons tirée, je pense, de cette crise du gaz », a-t-il expliqué.
« Nous connaitrons toujours des dépendances — nous ne pouvons pas passer d’un jour à l’autre de marchés ouverts à des marchés fermés, mais nous avons besoin d’une approche équilibrée », a-t-il déclaré avant d’ajouter que « nous devons apprendre à nous adapter ».
« Ce que nous devrions regarder, c’est la rapidité avec laquelle l’Europe s’adapte, et la rapidité avec laquelle nous sommes passés de 40 % à 7 % de dépendance au gaz russe », a-t-il souligné.
Le Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité a également reconnu que cela était également possible car certains pays, tels que la Chine, consomment moins en raison des confinements liés à la pandémie de Covid-19.
Les regards tournés vers l’Asie centrale
L’Asie centrale veut « avoir une relation avec l’Europe qui pourrait contre-balancer les autres acteurs », toutefois, « si nous ne faisons rien, il est certain que les autres auront plus d’influence que nous », a confié M. Borrell à EURACTIV en marge de la réunion ministérielle UE-Asie centrale à Samarcande, en Ouzbékistan.
La région a longtemps été considérée comme faisant partie de la sphère d’influence de la Russie. Néanmoins, la guerre en Ukraine a provoqué un changement de position parmi les gouvernements d’Asie centrale, qui ont subtilement pris leurs distances avec Moscou, ce qui les a poussés à se tourner vers d’autres sources de coopération.
« Il y a un an, nous avons été invités à un sommet sur la connectivité en Asie du Sud-Est avec nos homologues russes et chinois — ils étaient surpris par la présence de l’UE », a indiqué M. Borrell.
« Mais la conférence de Samarcande de cette semaine s’est déroulée uniquement entre nous, ce qui représente un signal politique : l’UE et l’Asie centrale veulent travailler ensemble sur les questions de connectivité », a-t-il poursuivi.
M. Borrell a toutefois reconnu que « pour la plupart de nos partenaires d’Asie centrale, la situation est très délicate » en raison des liens économiques, culturels, politiques et démographiques avec Moscou. Cependant, ils ont défendu l’idée d’intégrité territoriale et se sont opposés à l’utilisation de leur territoire pour contourner les sanctions occidentales.
« Global Gateway » versus Chine
À la question de savoir s’il considère réellement l’UE comme le partenaire le plus attractif en Asie centrale et au-delà, M. Borrell a répondu que la nouvelle stratégie de connectivité de l’UE, baptisée « Global Gateway » est notre façon de « montrer notre présence politique et notre ambition ».
« Si nous voulons exister sur le plan politique, nous devons faire quelque chose. C’est pourquoi nous faisons des efforts pour que le Global Gateway change la donne pour tous ceux qui sont intéressés, et ils sont intéressés parce qu’ils ont besoin d’un contrepoids », a-t-il déclaré.
« Le “Global Gateway” n’a peut-être pas l’air très séduisante, et les Chinois ont su promouvoir efficacement leur initiative des “Nouvelles routes de la soie”, qu’ils ont lancée des années avant nous. C’est pourquoi nous devons nous investir davantage », a expliqué M. Borrell.
Toutefois, l’initiative de 300 milliards d’euros a été critiquée pour ne pas avoir apporté une force de frappe économique suffisante afin de faire face à l’initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie.
« Il est vrai que “Global Gateway” n’en est qu’à ses débuts », a admis M. Borrell avant de préciser que « pour l’instant, nous sommes déjà l’investisseur le plus important en termes agrégés en Asie centrale » et que cela allait « continuer ».
« Nous sommes ici pour déclencher la dynamique d’un engagement plus important, car nous sommes toujours le “premier client”, mais la Chine nous talonne », a-t-il poursuivi.
Selon M. Borrell, il ne s’agit pas seulement d’une question de « bons » ou de « mauvais » partenaires.
« Lorsque la Covid-19 est apparue, nous avons réalisé que nous ne produisions pas de paracétamol, et que ce dernier était produit en Inde, qui est un fournisseur fiable dans des conditions normales, mais qui est devenu un fournisseur non fiable en temps de crise », a expliqué M. Borrell.
« C’est pourquoi nous avons besoin d’une diversification, de plus de partenariats, et d’une boîte à outils afin de garantir qu’à l’avenir, les nouvelles dépendances et les nouveaux besoins seront satisfaits de manière plus sûre », a-t-il ajouté.
« Nous ne sommes pas une ONG »
Alors que l’UE est à la recherche de fournisseurs de gaz alternatifs à la Russie en raison de son invasion de l’Ukraine, et qu’elle est également à la recherche d’alternatives à la Chine, certains s’attendent à ce que le bloc soit davantage dicté par la realpolitik avec des partenaires difficiles.
« Notre dépendance vis-à-vis du gaz russe a été présentée par certains, au départ, comme du pragmatisme — ignorant qui est Vladimir Poutine, et ce qu’il fait, et privilégiant un gaz bon marché. Alors, ne soyons pas trop pragmatiques », a-t-il déclaré.
À la question de savoir s’il pense que la relation de l’UE avec le pouvoir a changé, M. Borrell a répondu que l’Union « ne peut prétendre se comporter comme un État », sa diplomatie étant « une mosaïque de 27 États membres ».
« Mais nous pouvons accomplir beaucoup de choses en utilisant notre capacité de persuasion, et nous devons le faire. La puissance ne se limite pas à la puissance militaire », a-t-il ajouté.
« Nous avons de l’influence et cette influence doit être utilisée de manière plus transactionnelle, elle ne vient pas sans condition », a expliqué M. Borrell.
« Nous ne sommes pas une ONG, nous avons un certain état d’esprit politique, qu’on ne peut pas imposer parce qu’alors nous risquons une réaction de rejet du monde émergent », a-t-il continué.
En référence au dialogue facilité par l’UE entre le Kosovo et la Serbie, il a indiqué que l’UE n’est pas non plus « un courtier ou un arbitre ».
« Nous sommes bien plus que cela car les deux veulent devenir membres de l’UE, et nous avons une certaine capacité de levier », a-t-il déclaré.
« Dans le même temps, nous avons petit à petit perdu l’Afrique, ce qui montre que la tactique n’était pas bonne », a-t-il précisé.
Le chef de la diplomatie européenne a également critiqué la lenteur de l’Union à conclure des accords commerciaux.
« Nous devons utiliser les outils dont nous disposons, et le plus important est certainement les relations économiques, et les utiliser de manière plus transactionnelle », a-t-il affirmé.
« Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir des accords commerciaux en suspens pendant des années. Quand on pense à l’Amérique latine, les Chinois peuvent conclure un accord commercial en six mois, et il nous faut trois ans ou plus pour en ratifier un », a-t-il poursuivi.
Le problème de l’Afghanistan subsiste
Parallèlement, la détérioration rapide de la situation en Afghanistan a constitué un signal d’alarme pour la gestion européenne des crises. Toutefois, les États membres de l’UE semblent s’être désintéressés du pays, tandis que les pays d’Asie centrale se montrent toujours inquiets à ce sujet.
Interrogé sur le fait de savoir si l’Europe partage la responsabilité à laquelle elle s’est engagée l’année dernière, M. Borrell a répondu que « la seule chose dont nous disposons pour l’instant est la force de persuasion politique et diplomatique, mais actuellement, on ne sait pas où cela va mener ».
« Nous disons clairement “aucune relation avec les talibans”, mais nous continuons à soutenir le peuple afghan, avec 400 millions d’euros depuis la chute de Kaboul », a-t-il ajouté.
De nombreux gouvernements, notamment ceux d’Asie centrale, ont fait pression pour une normalisation des relations avec le nouveau régime de Kaboul.
« De notre côté, la position est claire : nous ne nous engagerons pas avec eux tant que les femmes et les jeunes filles ne seront pas traitées comme il se doit, tant que les droits fondamentaux ne seront pas respectés et tant que le peuple sera réprimé », a-t-il indiqué.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]