L’UE doit renoncer à l’unanimité pour exploiter son potentiel de superpuissance
L’UE perd chaque jour de son importance sur la scène mondiale. Elle a le potentiel pour devenir une superpuissance, mais ce potentiel doit être libéré par des réformes.
L’UE perd chaque jour de son importance sur la scène internationale. Nous avons le potentiel pour devenir une superpuissance, mais ce potentiel doit être libéré par des réformes qui sont nécessaires, comme le passage au vote à la majorité qualifiée en matière d’affaires étrangères. C’est ce qu’a expliqué le Dr Federiga Bindi, experte en politique étrangère de l’UE, lors d’un panel de citoyens de la Conférence sur l’avenir de l’Europe (CoFoE).
Entretien avec le Dr Federiga Bindi, titulaire de la chaire Jean Monnet à l’Université de Rome Tor Vergata et membre de l’Université du Colorado à Boulder.
Qu’est-ce qui empêche l’UE de jouer un rôle plus important sur la scène internationale ?
Le défi a toujours été le même depuis la création de l’UE : faire comprendre aux États membres qu’il faut s’exprimer d’une seule voix pour compter dans les affaires internationales.
Individuellement, quelle que soit leur taille, ils sont insignifiants sur la scène internationale. Le problème est qu’au sein de l’UE, nous avons des intérêts divergents, des conceptions différentes de ce qui est important, et même des perceptions diverses des réalités géopolitiques. Il y a beaucoup d’égoïsme au sein de l’UE, les États membres ne voulant pas céder le moindre élément de leur pouvoir.
Nous avons manqué une belle opportunité lorsque Barack Obama est arrivé au pouvoir. À l’époque, Philip H. Gordon était secrétaire d’État adjoint aux Affaires européennes au sein de l’administration de M. Obama. Lorsque nous avons mis en place le poste de Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune (Haut Représentant pour la PESC), M. Gordon a demandé aux capitales si elles souhaitaient continuer à discuter avec les États-Unis de manière bilatérale ou multilatérale, via l’UE. Il s’est avéré que les États membres n’étaient pas prêts à sacrifier leurs canaux bilatéraux et à donner du pouvoir au Haut Représentant pour la PESC. Par la suite, l’administration de Donald Trump a créé un vide politique au niveau mondial que l’UE aurait pu combler, mais au lieu de cela, nous sommes restés assis et avons attendu.
En conséquence, nous avons peu d’influence. Les questions de sécurité entre les États-Unis et la Russie, par exemple, sont réglées sans que nous soyons consultés, bien que les Américains affirment que nous le sommes. Le Haut Représentant pour la PESC ne peut pas faire grand-chose si les capitales agissent dans son dos. Nous avons encore le potentiel pour devenir une superpuissance, mais nous devons d’abord débloquer ce potentiel avec les réformes nécessaires.
Alors que l’importance relative de l’UE décline au fil du temps, cette situation difficile peut-elle rapprocher les États membres du bloc, les pousser à repenser leur approche et à s’aligner politiquement ?
J’aimerais que ce soit le cas mais, en réalité, au niveau politique le plus haut, personne ne veut admettre que les États membres, pris individuellement, sont insignifiants. Les diplomates peuvent tous convenir que c’est le cas au niveau politique, mais très peu d’entre eux font part de leurs observations à des ministres des Affaires étrangères qui aiment se complaire dans l’illusion que leur pays est puissant.
Quelles pourraient être, à votre avis, les premières grandes mesures à prendre pour surmonter ces problèmes, surtout compte tenu de la CoFoE qui est actuellement en cours ?
La première réforme devrait consister à passer du vote à l’unanimité au vote à la majorité qualifiée (VMQ) au sein du Conseil de l’UE. Tant qu’un État membre pourra bloquer les décisions, nous irons toujours vers le plus petit dénominateur commun. Historiquement, l’UE a toujours gagné à s’éloigner de la prise de décision à l’unanimité, et ce dans différents domaines.
Avec mes étudiants, nous faisons souvent un exercice : nous imaginons que nous allons manger ensemble au restaurant, mais que nous devons tous manger exactement la même chose. Finalement, nous finissons par boire de l’eau parce qu’il n’y a aucun moyen de se mettre d’accord sur quelque chose que nous voulons tous manger. Se débarrasser de l’unanimité est la priorité numéro un de la politique étrangère et de sécurité, et il serait illusoire de penser que nous pouvons progresser sans cette étape.
Qu’en est-il de l’autre facette de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), à savoir la sécurité et la défense ? Une proposition répandue sur la plateforme en ligne de la CoFoE concerne la création d’une armée de l’Union européenne.
En termes de potentiel militaire individuel, même les États membres de l’UE les plus puissants, comme la France, ont des armées dérisoires par rapport au reste du monde. En outre, le maintien de forces armées indépendantes est un énorme gaspillage d’argent.
À mon avis, ce sont les hommes politiques qui s’opposent à une plus grande intégration de l’UE en matière de défense plutôt que le personnel militaire lui-même. La réalité est que nos forces armées, du moins au niveau de leurs directions, sont déjà très intégrées. Leurs commandants communiquent et travaillent ensemble. Pourtant, nous avons besoin de plus d’intégration aux niveaux inférieurs, et la solution pourrait être de mettre en place un Erasmus militaire. Au niveau civil, Eramus a changé l’Europe plus que toute autre chose, et si nous pouvons en faire de même avec les militaires, nous pouvons transformer l’UE sur le plan sociologique et culturel.
Les propositions de la CoFoE concernant la suppression de l’unanimité ou la création d’une armée européenne risquent de se heurter au veto de certains États membres, qui y voient une limitation de leurs compétences individuelles. Existe-t-il un moyen de contourner cette opposition tout en essayant de mettre en œuvre ces propositions ?
Si ces propositions sont retenues et soutenues par la dernière session plénière de la CoFoE, et que les capitales les balaient d’un revers de main, alors pourquoi avons-nous fait tout cela ? Les États membres perdraient toute crédibilité dans un tel cas. Historiquement, se débarrasser de l’unanimité a été très difficile, mais cela vaut la peine de se battre pour cela, afin que nous puissions conserver notre importance au niveau mondial en tant que bloc européen.
Pensez-vous qu’il existe un moyen de parvenir à l’autonomie stratégique, comme le propose le Président français Emmanuel Macron, sans pour autant modifier les traités et donner à l’UE des compétences en matière de politique étrangère et de sécurité, comme cela a été recommandé lors de la CoFoE ?
Je ne le pense pas. À moins que nous ne passions au vote à la majorité qualifiée, je ne vois pas comment nous pouvons avoir une stratégie. Tant que notre objectif est d’atteindre le plus petit dénominateur commun dans le domaine des affaires étrangères et de la sécurité, nous ne pouvons pas avoir une stratégie. Si Emmanuel Macron est réélu, il sera en bonne position pour faire pression en faveur d’une modification des traités. Il sera le chef d’État le plus expérimenté au pouvoir et n’aura rien à perdre, tout comme François Mitterrand qui, lors de son second mandat, avait choisi de mettre l’Europe au centre de ses préoccupations. Si l’Italie maintient son cap pro-européen, elle devrait également soutenir l’Europe. Beaucoup de choses vont se jouer dans les deux mois à venir.
Nous avons beaucoup parlé du rôle des hommes puissants en politique. Comment le rôle des femmes a-t-il évolué dans le domaine des affaires étrangères de l’Union européenne ?
Ayant contribué à des publications universitaires sur les affaires extérieures de l’UE et le rôle des femmes dans la politique étrangère, je ne suis pas tout à fait sûre que les femmes aient été capables de changer le statu quo. Il existe des cas de femmes qui font la différence dans les affaires étrangères. Hillary Clinton, par exemple, a mis sur la table la question des droits des femmes et de la parité entre les sexes. Dans l’UE, les deux premiers Hauts Représentants/Vice-Présidents étaient des femmes : Catherine Ashton et Federica Mogherini. Cela a-t-il vraiment fait la différence ou, plutôt, cela a-t-il été utilisé pour leur imputer les échecs en matière de politique étrangère de l’UE au lieu de les imputer aux États membres ?
L’un des principaux problèmes ici est que les femmes ne s’entraident pas dans les affaires étrangères, comme dans d’autres domaines. Pour le moment, nous avons un certain nombre de femmes fortes qui peuvent faire avancer les choses individuellement, mais cela ne se traduit pas vraiment par un mouvement à part entière. Voyons si l’arrivée d’Ursula von der Leyen et de Roberta Metsola à la tête des institutions européennes les plus importantes peut changer cela.