« Nicolas Sarkozy a un discours anti-européen »
L’ancien secrétaire d’État espagnol aux Affaires européennes de Zapatero regrette l’impasse économique dans laquelle le couple Merkozy a, selon lui, précipité l’Europe. Il mise sur l’élection de dirigeants de gauche pour ouvrir un nouveau cycle politique dans l’Union.
L’ancien secrétaire d’État espagnol aux Affaires européennes de Zapatero regrette l’impasse économique dans laquelle le couple Merkozy a, selon lui, précipité l’Europe. Il mise sur l’élection de dirigeants de gauche pour ouvrir un nouveau cycle politique dans l’Union.
A l’approche de l’élection présidentielle, EURACTIV.fr invite des personnalités politiques et des intellectuels étrangers à partager leurs impressions sur la place de la France en Europe, l’action européenne du président sortant et sur la campagne telle qu’elle est perçue dans leur pays.
Le samedi 17 mars, le député socialiste Diego López Garrido est venu à Paris assister à un meeting européen, organisé au Cirque d’hiver, en présence de François Hollande et d’autres leaders sociaux-démocrates.
Qu’attendez-vous de l’élection française ?
Nous pourrions envisager l’introduction d’un nouveau cycle politique, avec l’élection de gouvernements de gauche dans les pays leaders en Europe. On pourrait commencer avec François Hollande. Puis il faudra voir du côté allemand. Sigmar Gabriel n’a pas mentionné les eurobonds dans son discours (au Cirque d’hiver, ndlr) mais a proposé un second plan Marshall pour l’Europe. Je pense que c’est une bonne image. L’Europe est un projet historique pour la convergence. La divergence des politiques économiques l’a mise en péril. Jusqu’ici, la discipline budgétaire a été la seule obsession de l’Allemagne. Il faut qu’elle comprenne qu’un changement de perspective est nécessaire.
Que pensez-vous de la voie choisie par François Hollande qui veut renégocier le traité budgétaire ?
La renégociation est interprétable. Le PSOE (parti socialiste ouvrier espagnol) en a parlé avec François Hollande. Nous avons un consensus, mais avec des nuances. Chez François Hollande, il y a l’idée de la renégociation avant tout. Nous pensons de notre côté qu’il faut ajouter et compléter mais qu’il n’est pas absolument nécessaire de modifier un texte déjà approuvé. La procédure de ratification parlementaire du traité ne va pas s’arrêter parce qu’il y a l’élection française…
En Espagne, nous acceptons le traité et ne discutons pas la question de la discipline budgétaire, car il faut en terminer avec la dette. Il faut donc ajouter quelque chose. Je ne sais pas quelle formule juridique ce sera, peut-être un protocole, une déclaration politique…
Comment jugez-vous l’action de Nicolas Sarkozy depuis le début de la crise des dettes souveraines ?
Sarkozy a accepté la doctrine allemande, sans répondre de façon adéquate à la crise. Merkel et Sarkozy ont profité de la mauvaise situation économique pour imposer de façon peu esthétique, parfois humiliante, les décisions qu’ils avaient adoptés tous les deux. Certes, les deux pays représentent plus que la moitié du PIB européen. Mais la situation économique était si difficile qu’il y avait, de la part des autres gouvernements, une attitude favorable à l’acceptation, afin de ne pas subir les attaques des marchés, la dégradation des spreads avec le bund allemand etc.
J’espère que François Hollande pourra incarner un autre style que Merkozy, avec une approche réellement européenne, et pas seulement une dyarchie franco-allemande.
Que pensez-vous du discours européen de Nicolas Sarkozy en tant que candidat ?
Depuis qu’il est en campagne, il a un discours différent, aux accents protectionnistes, car il y a la menace de Marine Le Pen. Je rejette absolument ses propos sur l’immigration, qui sont très proches de la xénophobie et il tient un discours anti-européen sur la question de Schengen. Ce qu’il propose est une régression énorme.
Il s’est pourtant montré assez efficace pendant la présidence française de l’UE…
Je crois que Nicolas Sarkozy a été un président en général proche de l’idée européenne. Mais il a quand même nommé 5 ministres différents pour les affaires européennes, ce qui n’est pas une grande marque d’européisme. C’est néfaste, ce changement constant. Tous les six mois, je rencontrais une personnalité différente. J’ai connu Jean-Pierre Jouyet, un camarade formidable, puis Bruno Lemaire, Pierre Lellouche, puis Laurent Wauquiez, et enfin Jean Leonetti. Pendant ce temps, en Espagne, il n’y en a eu qu’un seul, moi !
La crise et le manque de régulation financière auraient pu profiter aux sociaux-démocrates en Europe. Les gouvernements de gauche restent pourtant minoritaires, comment l’expliquez-vous ?
La gauche a perdu la bataille il y a trente ans. Après la deuxième guerre mondiale, c’est elle qui a bâti l’État-Providence. Mais à partir de l’ère Thatcher-Reagan, dans les années 80, l’orientation de la politique économique européenne a complètement changé. Il y a eu le consensus de Washington, puis on a décidé de baisser les impôts des riches et de financer l’économie par la dette publique. Cette stratégie a été suicidaire. On assiste aujourd’hui à une crise du libéralisme. Et nous héritons d’une dette énorme.
La gauche a elle aussi adopté ce genre de politique, José Luis Zapatero n’a pas augmenté les impôts, bien au contraire…
La suppression de l’impôt sur les grandes fortunes a été une erreur énorme du gouvernement socialiste espagnol. L’une des tâches essentielles aujourd’hui est de remettre à plat le système fiscal, pour qu’il soit plus progressif. Si nous ne décidons pas d’imposer davantage les riches et les grandes entreprises, de taxer les transactions financières et d’améliorer la situation financière des États avec les eurobonds, nous ne sortirons pas de la crise.
La croissance reste le mot d’ordre de la gauche européenne. Mais les sociaux-démocrates ont-ils une stratégie précise ?
La croissance ne se décrète pas, il faut les instruments. On ne peut pas emprunter le chemin de la dette pour la financer, cette solution est dépassée. A court terme, il faut miser sur l’action de la Banque centrale européenne, lancer une réforme fiscale dans les États et avoir une stratégie européenne d’investissements de long terme, dans la formation, la recherche, les nouvelles technologies etc.
Avec la crise, le divorce entre l’Europe et les citoyens est-il consommé ?
Il n’existe pas d’attachement émotionnel pour l’Union européenne, alors qu’il existe pour les États. Les gens ne disent pas : « Il faut en terminer avec la France, ou avec l’Espagne ». Il y a en revanche une atmosphère anti-européenne. L’UE devient le bouc-émissaire.
Je pense qu’il faut politiser davantage la construction européenne. Les différents partis sociaux-démocrates veulent présenter un candidat en 2014 pour la présidence de la Commission européenne. Et nous souhaitons que la même personne soit également à la tête du Conseil européen. Je crois que Felipe González (ancien premier ministre espagnol, ndlr) serait un bon candidat ! A terme, l’idéal serait de parvenir à l’élection au suffrage universel du président de l’UE.
