Thomas Gomart : l’Europe et les Etats-Unis se sont trompés sur la Russie [FR]

Si la Géorgie et la Russie sont les premiers responsables du récent conflit, les Etats-Unis et l’Europe doivent eux aussi partager certaines responsabilités. C’est ce qu’a déclaré Thomas Gomart, de l'Institut français des relations internationales (IFRI), dans un entretien à EURACTIV. Thomas Gomart est le directeur du Centre Russie/NEI à l'Institut français des relations internationales (IFRI). Il est l’auteur principal du projet commun CSIS/IFRI « Europe, Russia, and the United States: Finding a New Balance ».  Pour lire une version résumée de cet entretien, cliquez ici.

Gomart_Thomas_big.jpg
Gomart_Thomas_big.jpg

Si la Géorgie et la Russie sont les premiers responsables du récent conflit, les Etats-Unis et l’Europe doivent eux aussi partager certaines responsabilités. C’est ce qu’a déclaré Thomas Gomart, de l’Institut français des relations internationales (IFRI), dans un entretien à EURACTIV.

Thomas Gomart est le directeur du Centre Russie/NEI à l’Institut français des relations internationales (IFRI). Il est l’auteur principal du projet commun CSIS/IFRI « Europe, Russia, and the United States: Finding a New Balance ». 

Pour lire une version résumée de cet entretien, cliquez ici.


Les leaders européens ont décidé de ne pas imposer de sanctions à la Russie lors du sommet le 1er septembre. Est-ce selon vous une sage décision ou pensez-vous qu’une position plus ferme aurait été souhaitable ?

Les Européens ont existé dans la gestion diplomatique de la crise, le cessez-le-feu a été obtenu grâce à une médiation européenne de la présidence française. Les Etats-Unis étaient assez inaudibles dans cette phase de la crise et de ce point de vue-là, il y a de la part des Européens une capacité à exister et à éviter que la Géorgie ne se retrouve complètement à genou. 

Depuis lors, il y a effectivement une volonté de la part de la Russie de surexploiter sa victoire militaire. Elle la surexploite en allant au-delà de la situation en Ossétie et en Abkhazie, en reconnaissant l’indépendance des deux provinces rebelles et en montrant que le maintien au pouvoir de Saakashvili dépend au fond de son bon vouloir. Cette reconnaissance est inacceptable aux yeux des Européens car elle représente une redéfinition unilatérale des frontières internationalement reconnues.

Les Européens ont essayé d’exister alors que les outils à leur disposition sont relativement limités et qu’au fond, leur difficulté, c’est d’être crédibles face à une puissance de type classique. 

Leur seconde difficulté, c’est aussi d’accepter qu’il existe un nouveau rapport de force : qu’on le veuille ou non, la Russie est aujourd’hui plus puissante qu’elle ne l’était en 2000. Et l’objectif russe est de consacrer ce nouveau rapport de force, ce qui est très difficile à accepter pour les Européens dans la mesure où ils ont tardé à comprendre les évolutions profondes de la Russie et l’ambition de ce pays, sa soif de revanche symbolique, et se retrouvent aujourd’hui assez démunis par rapport à une puissance de type classique.


Du côté russe, on accuse les Américains d’avoir encouragé l’attaque initiale lancée par Tbilissi contre ses républiques indépendantistes afin de provoquer la réaction russe et d’accélérer le rapprochement de la Géorgie et de l’Ukraine avec les institutions occidentales telles que l’OTAN et l’UE. Cette thèse est-elle crédible ?

Il faut être extrêmement prudent sur les chances de la Géorgie et de l’Ukraine de rejoindre l’OTAN. Il faut bien comprendre que de part et d’autre, on est dans une intense guerre de communication. La communication politique est pratiquement tout ce qui reste aujourd’hui au président Saakashvili. La Géorgie dispose de relais pour faire passer ses messages et de la même manière, la Russie a amélioré sa communication de manière assez nette, ce qui peut sembler curieux vu d’Europe.

Sur l’influence américaine, je dirais que dans cette guerre, les responsabilités sont partagées par l’ensemble des protagonistes. En premier lieu la Géorgie, qui baignait dans un climat belliqueux depuis le mois de novembre et la déclaration de l’état d’urgence. Sa croyance aussi en une vision transformatrice de la région et que l’avenir appartient à ceux qui le décident. Il y a ensuite une vraie surévaluation de son potentiel militaire (les dirigeants géorgiens ont fait le tour des capitales européennes pour expliquer à quel point leur armée était désormais bien formée et équipée). Et donc cette surévaluation de sa propre force militaire est évidemment une des premières causes dans la décision d’attaquer. 


Les Etats-Unis ont justement joué un rôle important en équipant l’armée géorgienne. Est-ce qu’ils n’auraient pas finalement indirectement encouragé les Géorgiens à se servir de leurs nouvelles capacités ?

Il y a là des lectures assez contradictoires, à la fois quand on observe l’entourage immédiat de Saakashvili ou les signaux qu’il a cru recevoir de Washington fin juillet ou début août. 

Ce qui est sûr, c’est que la Géorgie avait vocation à devenir la « success story » de la politique américaine de promotion de la démocratie et que « Saakashvili le modernisateur » s’est mué en « Saakashvili le faiseur de guerre ». Et ceci est donc également lié à l’attitude générale des Etats-Unis de croire qu’on peut modifier ou transformer des régions entières par l’intermédiaire de leaders qui lui sont proches.

La deuxième responsabilité, c’est évidemment celle de la Russie, qui a multiplié les provocations, qui avait un outil militaire en situation d’attente par rapport à l’Ossétie et l’Abkhazie et qui a saisi l’occasion pour remporter une victoire militaire, qui est sa première victoire militaire depuis de nombreuses années. Et dans l’esprit russe qui est obsédé par le prestige, c’est une composante extrêmement importante. Evidemment, il y a ensuite une part de responsabilité supplémentaire de la Russie dans son interprétation unilatérale du cessez-le-feu et dans sa volonté de montrer à l’Occident qu’elle compte se comporter en Géorgie comme bon lui semble.

La troisième part de responsabilité, c’est celle des Européens qui n’ont pas compris plusieurs choses, notamment les limites de « l’ambiguïté constructive » et leur difficulté à tracer des perspectives claires à des pays candidats comme la Géorgie ou l’Ukraine. Ils ne comprennent pas non plus que le monde multipolaire qu’ils souhaitent est peut-être en train de se dessiner, mais dans la violence. Et ils ne comprennent pas qu’ils ne sont pas pris au sérieux par les russes et par d’autres acteurs en terme de sécurité.


Est-ce que justement, le renforcement des liens bilatéraux de ces pays avec l’Europe et l’OTAN ne viendrait pas accréditer la thèse que la guerre aura profité aux Américains plus qu’aux d’autres ?

J’en viens donc à la quatrième responsabilité, qui est celle des Américains qui est d’avoir fait croire au président Saakashvili qu’il bénéficiait d’un soutien et probablement d’une sorte de carte blanche. 

On touche là aux limites des stratégies d’expansion de l’OTAN et notamment à la « do it strategy » promue par de nombreux experts européens et américains selon laquelle on pourrait élargir l’OTAN sans que les Russes ne fassent quoi que ce soit. Je crois que là, on a une part de responsabilité idéologique importante de la part des Etats-Unis. 

Maintenant, si l’UE pense s’en tirer avec une position intermédiaire ou des subtilités de langage, elle sera toujours sur la même voie, c’est-à-dire dans une incapacité à penser son élargissement et ses relations de voisinage en leur donnant une fin. 

De ce point de vue-là, il faut prendre garde à associer systématiquement Ukraine et Géorgie. Nous avons là deux situations très dissemblables. Le leadership ukrainien est probablement beaucoup plus prudent que le géorgien en raison notamment de l’intensité entre l’Ukraine et la Russie. En même temps on a une Ukraine qui dit qu’elle veut plus d’intégration avec l’Europe. 

Deuxième point, les enjeux géostratégiques sont de natures très différentes. L’importance de l’Ukraine, c’est cinquante millions d’habitants, plus de 80 % du gaz russe qui transite par ce pays, donc une importance géostratégique beaucoup plus grande que la Géorgie – à la fois pour la Russie et pour l’UE. Donc je crois que le sommet UE-Ukraine du 9 Septembre et le sommet UE-Russie en novembre vont être un moment clé de la réorientation de la politique européenne à l’égard de la Russie et de son voisinage.

Cependant, il aurait été souhaitable que le facteur russe pèse moins lourdement sur les relations UE-Ukraine et UE-Géorgie. Or, on est précisément dans la situation où on va systématiquement raisonner dans ces termes : d’un côté l’UE qui n’arrive pas à se concevoir comme un acteur géopolitique et de l’autre une puissance russe qui vient de rappeler à son partenaire qu’elle veut avoir une sphère d’influence. On a en fin de compte une grammaire politique qui n’est pas la même entre les deux acteurs.


Justement, quelles sont les options pour l’UE ? Doit-elle essayer de devenir une « Europe-puissance » comme disent souvent les Français ?

Si l’Europe pense qu’elle s’en sortira uniquement en faisant la promotion de la « rule of law » (la règle de droit), elle se trompe. Il faut que les leaders européens relisent Pascal et qu’ils comprennent que le droit sans la force n’est rien et que la force sans le droit est tyrannique. 

Tant que l’UE ne sera pas prise au sérieux sur le plan de la sécurité, elle aura beaucoup de mal à faire passer son discours à Moscou sur les normes et les valeurs.


La relance de l’Europe de la défense est une des priorités de Nicolas Sarkozy pendant ses six mois à la tête de l’UE. Est-ce que le conflit géorgien ne lui donne pas une occasion inespérée de relancer le débat sur la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) ? On remarque notamment que des pays comme la Pologne, qui sont très attachés à leur appartenance à l’OTAN, semblent aujourd’hui plus demandeurs…

Effectivement, il peut y avoir plusieurs effets paradoxaux dans cette guerre. Premièrement, elle rapproche la Géorgie et l’Ukraine. Deuxièmement, elle accélère la prise de conscience des Européens de la nécessité d’être pris au sérieux en matière de sécurité et d’essayer de relancer les efforts sous la présidence française.  

En même temps, pour exister militairement, il vous faut des motivations et des capacités. Or le seul pays sérieux, c’est la Grande-Bretagne, et dans une moindre mesure la France. Sinon, pour leur sécurité, les autres pays européens s’en remettent largement à l’OTAN. Et la position en retrait des Etats-Unis sur cette crise pourrait accélérer la prise de conscience des Européens sur la nécessité de prendre plus directement en charge leur propre sécurité. 


Cette crise pourrait-elle marquer un tournant dans l’attitude de pays comme la Pologne, qui ont été jusque là sceptiques à l’égard de l’Europe de la défense ?

C’est possible, mais la difficulté pour la Pologne, c’est qu’ils sont dans une situation où leurs vraies garanties de sécurité, ils les obtiennent désormais par voie bilatérale avec les Etats-Unis. 

Et en même temps, si la PESD se fait par opposition à la Russie, on risque de manquer la cible parce que les vrais enjeux de sécurité pour l’UE se situent ailleurs : dans un Iran nucléaire, en Afghanistan, etc. Autrement dit, la guerre en Géorgie nous ramène à une sorte d’agenda de la guerre froide et en même temps, elle favorise les Talibans et le Iraniens parce qu’elle détourne l’attention des vrais enjeux de sécurité de l’UE.


Sur le court terme, quelles sont les options dont disposent les Européens pour faire pression sur la Russie, si dans un premier temps il n’y a pas de sanctions qui sont décidées ?

Il y a une première attitude qui consiste à rappeler aux Russes qu’ils sont extrêmement isolés et soutenus par des pays comme le Venezuela, le Belarus ou la Syrie. Et pour poursuivre son développement et sa forte croissance, la Russie à besoin de partenariats étrangers, quoi qu’elle dise officiellement. Et cela, les élites russes le savent pertinemment. Et donc si elle pense préparer son avenir avec des pays comme ceux que je viens de nommer, elle se trompe.

La deuxième chose à dire, toujours sur un plan diplomatique, c’est que le Russie se trouve aujourd’hui doublement en contradiction. Premièrement avec tout ce qu’elle a dit sur les Balkans et la reconnaissance du Kosovo et deuxièmement en recourant à la force sans se soucier des Nations unies, contrairement à sa doctrine précédente. Et donc, elle a elle aussi un discours à géométrie variable quand ça l’intéresse. 

La troisième chose à souligner, c’est que la Russie dépend de l’UE pour un peu moins de 60 % de son commerce. Donc si la Russie veut se moderniser et poursuivre avec son taux de croissance actuel, elle sait très bien que c’est avec des relations resserrées avec l’UE.

Dernier élément, la Russie ne semble pas parvenir à exister sans recourir à la guerre. Elle a un vrai problème, c’est que le pouvoir russe – sous Poutine ou Medvedev – est alimenté par l’état de guerre. Et de ce point de vue-là, je crois que les Européens gagneraient à souligner la proximité parfois du comportement international de la Russie et des Etats-Unis. Et leur expliquer que, face aux enjeux globaux de gouvernance, le rôle d’une grande puissance c’est justement d’adopter un comportement responsable, notamment vis-à-vis des petits pays. 


Le gel des négociations sur le partenariat UE-Russie décidé lors du sommet est-il un des moyens les plus efficaces dont dispose l’UE ?

Là on est dans le domaine de la dissuasion : il faut toujours se méfier des effets contre-productifs des sanctions et a fortiori avec un partenaire qui est maintenant une puissance économique disposant de la troisième réserve mondiale de change. Ce n’est pas la même chose de prendre des sanctions contre la Serbie de Milosevic que de prendre des sanctions contre la Russie de Poutine ou de Medvedev.

Mais en même temps, je crois qu’il faut dire en permanence aux Russes qu’on peut prendre des sanctions, qu’il y a beaucoup d’argent russe en Europe, de leur dire qu’ils ont très sévèrement dégradé leur image. Ce sont des messages à répéter et, le cas échéant, une ou deux mesures symboliques montreraient également la détermination de l’UE.


Quoi par exemple ?

On peut effectivement imaginer de saisir des avoirs. Mais ceci aurait immédiatement pour conséquence le gel d’avoirs européens en Russie…


Quelle est selon vous la place réelle de la dimension énergétique et des pipelines dans le conflit géorgien ?

Un des premiers messages livrés par le Kremlin, c’est de dire : « rien ne se fera au Caucase sans nous ». C’est un message qui s’adresse évidemment aux Géorgiens et aux Européens, mais qui dans le contexte actuel s’adresse aussi très directement à l’Azerbaïdjan. Pourquoi ? Parce que l’Azerbaïdjan à une dépense militaire   qui est aujourd’hui supérieure au budget national de l’Arménie et qui baigne aussi dans une atmosphère assez comparable par certains aspects à l’atmosphère géorgienne avant la guerre. 

Sur la question du Karabagh [zone disputée entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan], il ne faut pas écarter l’option militaire, le message délivré est extrêmement explicite pour l’Azerbaïdjan. Message qui a également été reçu en Asie centrale : la puissance russe s’exerce encore par le pouvoir militaire.

Sur la géopolitique des pipelines, c’est vrai que le BTC [Baku-Tbilisi-Ceyhan pipeline] a été attaqué semble-t-il par le PKK en territoire turc. Mais c’est vrai que les Russes ont fait comprendre à leurs partenaires qu’ils pouvaient frapper, ce qui ajoute à l’incertitude. En matière énergétique, les Russes répondent à l’ambiguïté constructive des Européens par de l’incertitude en disant qu’ils peuvent interrompre les approvisionnements ou rappeler que les pipelines peuvent devenir des cibles militaires, ce qui leur crée des marges de manœuvre politiques. 


La crise aura-t-elle pour conséquence de stabiliser une fois pour toutes les frontières de la Géorgie (éventuellement amputée de l’Ossétie et de l’Abkhazie) et donc aussi le tracé des pipelines, existants ou à venir ?

On entend pas mal de choses à ce sujet, mais en même temps je crois que ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le projet politique de Saakashvili depuis la « révolution des roses » est d’exercer l’intégrité territoriale sur l’ensemble de son territoire. Et du coup, il est difficile d’imaginer un leadership géorgien qui renonce à l’Abkhazie et à l’Ossétie.

Sur la route du BTC, le fait qu’il transite sur le territoire géorgien va le renforcer. C’est une ligne d’évacuation de la Caspienne qui fonctionne, qui est opérationnelle depuis 2005, et je crois qu’en même temps, ça va de manière peut-être paradoxale renforcer aussi le rôle de la Russie dans les approvisionnements énergétiques européens.  

Au fond, les Européens ont peut-être été maladroits dans le sens où la diversification de leurs sources d’énergie et de leurs approvisionnements gaziers est effectivement souhaitable. Mais en terme de communication politique, ils ont eu tendance – volontairement ou involontairement – à présenter cette diversification comme une volonté d’isolement de la Russie. En tout cas, c’est comme ça que Moscou l’a interprété.

Et ceci est très problématique parce que les réserves sont sur le territoire russe ou dans des pays qui pour l’instant sont tributaires du transit russe. Alors, il y a notamment des projets de pipelines trans-caspiens qui peuvent changer la donne, mais je dirais que de ce point de vue-là, les Européens n’ont pas réussi à rassurer la Russie. C’est tout le débat qui a lieu en ce moment autour de l’Azerbaïdjan, à qui l’on a dit qu’il avait vocation à se rapprocher de l’Europe. On paie en partie le prix de cette erreur.

Nabucco ne pourrait fonctionner à plein qu’avec du gaz iranien ou russe. Mais la philosophie de Nabucco va se renforcer, c’est-à-dire que l’UE doit diversifier ses approvisionnements. Mais en même temps, ceci n’est pas incompatible avec une intensification de ses relations énergétiques avec la Russie.