Comment 100 constructions illégales ont vu le jour dans une forêt protégée en Bulgarie

Un vaste lotissement construit sans aucun permis dans une zone Natura 2000 a déclenché une polémique : qui a laissé faire cela ?

EURACTIV.com
Incendie à la frontière bulgaro-grecque, dans le massif de Slavyanka, du côté de la Bulgarie, ou à Orvilos, du côté de la Grèce. [Photo : Nicolas Economou/NurPhoto via Getty Images]

SOFIA – La Commission européenne « suit de près » un scandale dans le secteur de la construction qui a donné lieu à de multiples enquêtes concernant plus d’une centaine de bâtiments érigés au sein d’une zone protégée Natura 2000, près de la ville de Varna, au bord de la mer Noire.

L’affaire Baba Alino fait la une des journaux bulgares depuis des semaines, de nouvelles allégations émergeant presque quotidiennement. Au cœur de cette affaire se trouve un lotissement résidentiel construit par la société ukrainienne KYB Corporation à l’intérieur de la zone de protection de la nature située entre Varna et la station balnéaire de Golden Sands, sur la côte bulgare de la mer Noire.

Natura 2000 est le réseau phare de sites protégés de l’UE, destiné à préserver les habitats et les espèces menacés. Les autorités bulgares affirment que le projet a été réalisé sans permis de construire valides et enquêtent sur les raisons pour lesquelles les institutions locales et nationales n’ont pas réussi à l’empêcher.

Le scandale est rapidement passé d’un simple litige d’urbanisme local à une controverse politique nationale, impliquant des ministres, les services de sécurité, des leaders de l’opposition et soulevant des questions sur l’influence étrangère. La Commission européenne a confirmé à Euractiv qu’elle avait pris connaissance des allégations, mais qu’elle ne prenait aucune mesure pour l’instant.

« Il n’y a pas de procédure d’infraction en cours contre la Bulgarie concernant l’application des règles de protection de la nature », a déclaré un porte-parole – mais les États membres « doivent prendre des mesures pour restaurer et réparer tout dommage identifié sur les sites Natura 2000 ».

Répercussions politiques

Cette affaire a alimenté une confrontation politique virulente dans ce pays des Balkans orientaux.

Quatre enquêtes sont actuellement en cours, selon le parquet d’appel de Varna. Elles portent notamment sur des soupçons de négligence officielle, la délivrance de documents potentiellement falsifiés et les agissements de fonctionnaires qui auraient omis d’intervenir malgré des années d’activité de construction.

L’affaire touche plusieurs niveaux du gouvernement.

Le ministre du Développement régional, Ivan Shishkov, a accusé les autorités locales d’avoir laissé le projet se dérouler sans contrôle, tandis que le maire de Varna, Blagomir Kotsev, a affirmé que les documents clés liés au projet sont antérieurs à son mandat.

Le scandale a également touché l’opposition bulgare. Le chef du parti conservateur GERB et ancien Premier ministre à trois reprises, Boyko Borissov, a été accusé par ses adversaires politiques d’assumer une responsabilité indirecte pour les décisions prises sous les administrations précédentes.

Dans le même temps, Delyan Peevski, chef du parti DPS-New Beginning – et homme d’affaires sanctionné à la fois par les États-Unis et le Royaume-Uni pour des allégations de corruption – a cherché à se distancier de cette affaire.

Des questions ont également été soulevées quant au rôle des services de sécurité bulgares, avec des informations qui ont révélé qu’une interdiction d’entrée imposée précédemment à l’investisseur du projet avait été levée peu après.

Le Premier ministre récemment élu, Roumen Radev, a qualifié ce revirement de très inhabituel, tandis que des figures de l’opposition ont appelé à une plus grande transparence dans le processus décisionnel. Pour l’instant, le nouveau gouvernement, qui est arrivé au pouvoir sur une vague de colère face à une corruption endémique, n’a pas été entaché par ce scandale, considéré comme un héritage pourri.

Un investisseur sous le feu des projecteurs

Le projet a été développé par KYB Corporation, une société liée à l’homme d’affaires Oleg Nevzorov, basé à Odessa.

Des enquêtes menées par les médias bulgares et ukrainiens ont mis en lumière les activités commerciales de Nevzorov dans les deux pays. Plusieurs de ses projets immobiliers dans la région d’Odessa ont déjà fait l’objet d’un examen par les procureurs ukrainiens dans le cadre d’enquêtes sur des irrégularités financières présumées. Les médias ukrainiens ont fait état de saisies d’actifs liées à ces enquêtes, bien qu’aucune décision judiciaire définitive n’ait établi l’existence d’actes répréhensibles.

La chaîne publique bulgare BNT a également fait état de liens entre des organisations associées à Nevzorov et des personnes liées à d’anciennes personnalités politiques ukrainiennes considérées comme pro-russes. Des experts en sécurité interrogés par la chaîne ont estimé que ces liens méritent d’être examinés de plus près, compte tenu notamment des inquiétudes concernant les flux financiers illicites et les réseaux d’influence russes dans la région.

Ces allégations restent contestées, et aucune autorité bulgare n’a publiquement accusé Nevzorov d’agir pour le compte d’intérêts étrangers.

KYB rejette les allégations selon lesquelles le projet serait illégal. Dans une récente déclaration, la société a fait valoir que le terrain a déjà été affecté à la construction résidentielle en vertu des documents d’urbanisme existants et a déclaré qu’elle défendrait sa position par la voie judiciaire plutôt que par le biais de débats publics.

Des ordres de démolition attendus 

Les autorités se concentrent désormais sur la manière de remédier aux dommages environnementaux et sur la question de savoir si les bâtiments peuvent rester en place.

Les responsables de Varna ont indiqué que des ordonnances de démolition pourraient être prononcées une fois les enquêtes en cours terminées. Les procureurs examinent également la validité des documents utilisés pour enregistrer les droits de propriété et obtenir les autorisations administratives pour certaines parties du projet.

Cette affaire est devenue un test de la capacité de la Bulgarie à faire respecter les règles environnementales, à demander des comptes aux fonctionnaires et à démontrer que les investisseurs ayant des liens politiques ne peuvent pas agir au-dessus des lois.

Alors que les enquêtes se poursuivent et que de nouvelles révélations apparaissent presque quotidiennement, l’affaire Baba Alino ne semble pas près de quitter la une des journaux bulgares.

(cs, rh, ow)