Comment la position de l’Occident sur la reprise de la Crimée par l’Ukraine pourrait faire basculer la guerre

La question de la reprise de la Crimée, annexée par la Russie en 2014 et que Kiev dit devoir reprendre pour mettre fin à la guerre, pourrait bientôt devenir un point de divergence entre lUkraine et ses alliés occidentaux.

Euractiv.com
This article is part of our special report "Comment la guerre en Ukraine façonne les ambitions géopolitiques de l’Europe"
Crimea with Zelensky
« Cela a commencé avec la Crimée, cela finira avec la Crimée », a déclaré le président ukrainien Volodymyr Zelensky en août dernier, reprenant les propos de Nariman Dzhelyal, un militant tatar de Crimée emprisonné. [[Esther Snippe]]

La question de la reprise de la Crimée, annexée par la Russie en 2014 et que Kiev dit devoir reprendre pour mettre fin à la guerre, pourrait bientôt devenir un point de divergence entre lUkraine et ses alliés occidentaux.

« Cela a commencé avec la Crimée, cela finira avec la Crimée », a déclaré le président ukrainien Volodymyr Zelensky en août dernier, reprenant les propos de Nariman Dzhelyal, un militant tatar de Crimée condamné fin septembre 2022 à 17 ans de prison.

La péninsule de la mer Noire, prise par la Russie en 2014, abrite plusieurs bases militaires russes importantes et a été l’une des rampes de lancement de ce que Moscou a appelé son « opération militaire spéciale ».

Détenir la Crimée ainsi que Zaporijjia permet aux militaires russes de menacer les positions ukrainiennes depuis le sud et donne à la flotte russe de la mer Noire une base avancée à Sébastopol pour mener des attaques à longue portée.

Kiev a souligné à plusieurs reprises la nécessité de reprendre le contrôle de la péninsule, affirmant qu’elle ne relâcherait pas ses efforts pour récupérer la région ainsi que de la partie orientale de l’Ukraine et d’autres territoires dont les forces du Kremlin se sont emparées depuis le début de linvasion russe à grande échelle le 24 février 2022.

Depuis ce jour, la région a fait l’objet de plusieurs attaques la plus spectaculaire d’entre elles s’est déroulée l’été dernier, lorsqu’une série d’explosions a détruit un groupe d’avions de combat dans une base navale russe.

Ces derniers mois, les forces ukrainiennes ont lancé une contre-offensive depuis le sud du pays en direction de la Crimée et ont reconquis Kherson, la capitale du territoire méridional qui borde la péninsule annexée.

LOccident a récemment promis à Kiev la livraison de chars et dautres armes. Grâce à ces livraisons, les forces armées ukrainiennes pourraient bien libérer de nouveaux territoires dans lest et le sud du pays, ce qui laisse entrevoir la possibilité dune éventuelle campagne ukrainienne de reconquête de la Crimée.

Cependant, Kiev ne dispose pas encore de toutes les clés pour atteindre cet objectif stratégique. En effet, il lui manque des missiles à longue portée de fabrication occidentale, capables datteindre une cible à 150-300 kilomètres.

« La Crimée est notre terre, notre territoire », a affirmé M. Zelensky au Forum économique mondial (FEM) de Davos le mois dernier. « Donnez-nous vos armes », a-t-il insisté, et l’Ukraine reprendra « ce qui est à nous ».

À l’occasion du premier anniversaire de la guerre, des responsables militaires ukrainiens ont prévenu que la Russie renforçait actuellement sa défense de la péninsule de Crimée.

La Crimée d’abord

Mais l’Ukraine peut-elle vraiment récupérer la Crimée ?

«L’Ukraine doit d’abord reprendre la Crimée, cette année, avant de poursuivre avec le Donbass », a confié à EURACTIV le général Ben Hodges, ancien commandant des troupes américaines en Europe.

« Tant que la Russie sera en mesure de faire décoller des avions ou de lancer des roquettes et des drones ou que la flotte de la mer Noire aura la possibilité d’opérer d’ici, la sureté et la sécurité de l’Ukraine ne seront jamais assurées et le pays ne pourra pas relancer son économie », a expliqué M. Hodges.

Avec la menace de la flotte russe de la mer Noire en Crimée à l’horizon, l’Ukraine ne peut pas utiliser les ports de Marioupol et d’Odessa.

Contrairement à ce que pensent certains décideurs et analystes, M. Hodges estime qu’une campagne militaire ukrainienne pour libérer la Crimée n’est pas à exclure.

Selon lui, Kiev pourrait libérer la péninsule de la mer Noire d’ici la fin de l’été, à condition toutefois que les alliés occidentaux fournissent toutes les armes nécessaires, principalement des missiles à longue portée.

« Pour […] libérer la Crimée, il faut [d’abord] avoir la capacité de l’isoler en perturbant les principales voies de communication entre la Russie et la Crimée, le pont [du détroit] de Kertch et le pont terrestre », a indiqué M. Hodges. Cela doit se faire « au moyen de frappes aériennes de missiles à longue portée sur les ponts et de frappes terrestres menées par une importante force blindée ».

En outre, le général estime que l’Ukraine a bien réussi à protéger les informations sur ses propres capacités et que, combiné aux équipements promis par les alliés occidentaux, cela serait suffisant pour une telle entreprise.

« Si nous considérons qu’il faudra au moins trois mois avant que les bonnes conditions soient réunies météo, terrain et épuisement russe il reste encore trois mois pour s’entraîner et s’exercer », a déclaré M. Hodges.

L’hésitation occidentale

Même si la reprise de la Crimée permettrait de restaurer son intégrité territoriale, la question d’une reconquête représente un véritable dilemme pour les responsables politiques occidentaux.

Beaucoup craignent que la défaite de Vladimir Poutine, et surtout la libération de la Crimée, ne constitue une « ligne rouge » et ne pousse le président russe à utiliser larme nucléaire.

Plusieurs États européens membres de l’OTAN se sont montrés prudents sur la question, l’Europe occidentale demeurant particulièrement sceptique quant aux objectifs qui peuvent réellement être atteints sur le champ de bataille.

Ils se sont gardés d’entrer dans les détails des implications pratiques d’une victoire ukrainienne, de nombreux diplomates de l’OTAN refusant de se prononcer sur linclusion de la Crimée dans de tels projets.

Plus récemment, les plus grands États européens membres de l’OTAN l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont vu dans le renforcement des liens entre l’OTAN et l’Ukraine un moyen d’encourager Kiev à entamer des pourparlers de paix avec la Russie dans le courant de l’année, alors que certains des partenaires occidentaux de Kiev doutent de plus en plus de sa capacité à reconquérir l’ensemble de son territoire, selon le Wall Street Journal.

Au début de l’année, le président ukrainien a déclaré que Kiev avait besoin de missiles ATACMS de fabrication américaine, dont la portée est d’environ 297 kilomètres. Washington a jusqu’à présent refusé de fournir cette arme.

Ces missiles sont actuellement utilisés par la Corée du Sud, la Pologne, la Roumanie, la Grèce, la Turquie, le Qatar et le Bahreïn.

Interrogé par EURACTIV sur la Crimée et la possibilité de fournir des missiles de plus longue portée à Kiev, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a refusé d’entrer dans les questions militaro-opérationnelles.

S’il a prudemment souligné que « le soutien a évolué au fur et à mesure de l’évolution de la guerre », il a insisté sur le fait que l’Occident est « responsable de s’assurer que l’Ukraine est capable de défendre son propre territoire et c’est ce que nous faisons actuellement ».

« Les guerres sont par nature imprévisibles, mais cette guerre peut bien sûr se terminer à la table des négociations. Nous savons toutefois que ce qui se passe autour de cette table des négociations dépend entièrement de la situation sur le champ de bataille », a-t-il ajouté.

Un changement de cap

Jusqu’à récemment, Washington a maintenu une ambiguïté stratégique sur la question, le secrétaire d’État américain Anthony Blinken déclarant que l’objectif était simplement de donner à Kiev les moyens de « reprendre le territoire conquis depuis le 24 février », et non ce que la Russie avait annexé en 2014.

Mais le vent semble tourner outre-Atlantique.

L’administration Biden est de plus en plus favorable à l’idée que l’Ukraine pourrait avoir besoin de menacer l’ancrage de la Russie dans la péninsule pour renforcer sa position de négociation, même au risque d’une escalade, selon le New York Times.

« Les États-Unis ne reconnaissent pas et ne reconnaîtront jamais la prétendue annexion de la péninsule par la Russie la Crimée fait partie de l’Ukraine », a déclaré le département d’État américain dans un communiqué dimanche (26 février).

«L’Ukraine ne sera pas en sécurité tant que la Crimée ne sera pas, au minimum, démilitarisée », a déclaré la semaine dernière Victoria Nuland, secrétaire adjointe du département d’État américain, à la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

« Certains sites de commandement et de contrôle en Crimée sont essentiels pour permettre à la Russie de contrôler l’ensemble du territoire [ukrainien occupé], y compris le pont terrestre », a-t-elle déclaré.

« Il y a des installations militaires de masse en Crimée que la Russie a transformées en dépôts logistiques et administratifs essentiels pour cette guerre ce sont des cibles légitimes », a-t-elle poursuivi.

Jake Sullivan, conseiller en matière de sécurité nationale du président Joe Biden, a déclaré lors de l’émission Meet the Press de la chaîne NBC qu’il appartient à l’Ukraine de décider ce qui constitue une victoire ou une issue diplomatique acceptable, même si aucune négociation de paix n’a lieu.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]