En France, la question migratoire fracture déjà la future coalition gouvernementale

Michel Barnier n’a pas encore de gouvernement, mais la coalition qu’il tente de monter est déjà traversée par de profondes fractures, notamment sur les questions migratoires.

/ EURACIV France
Handover ceremony for newly appointed French Prime minister Michel Barnier
Michel Barnier à Matignon, le 5 septembre 2024. [EPA-EFE/MOHAMMED BADRA]

Michel Barnier n’a pas encore de gouvernement, mais la coalition qu’il tente de monter est déjà traversée par de profondes fractures, notamment sur les questions migratoires.

Nommé le 5 septembre, Michel Barnier poursuit ses consultations afin de former la coalition gouvernementale la plus large possible. Et ses talents de négociateur ne sont certainement pas de trop pour accorder sur certains sujets brûlants les violons de ses potentiels partenaires, en premier lieu sur la question migratoire.

Depuis sa prise de fonction, le Premier ministre a d’abord tenu à donner des gages au Rassemblement national (RN) et à ses alliés, qui, avec 142 députés sur les 577 que compte l’Assemblée nationale, seraient en capacité de faire tomber le futur gouvernement.

Lors d’une interview sur TF1 le 6 septembre, Michel Barnier déplorait ainsi que les « frontières [françaises] sont des passoires et que les flux migratoires ne sont pas maîtrisés ». Quelques jours plus tard, en marge d’une rencontre avec les ténors de la droite française, il répétait son « souci de maîtriser » l’immigration avec « de la rigueur et de la ténacité ».

En 2021 déjà, lors de la primaire des Républicains pour la présidentielle, il avait proposé un « moratoire » sur l’immigration, voulant « cesser les régularisations inconditionnelles des sans-papiers » et s’affranchir des arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) et de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) par le biais d’un nouveau « bouclier constitutionnel ».

Une série d’actions « immédiates » devait alors être mise en œuvre, préconisait-il lors d’un débat télévisé en novembre 2021 : limiter « drastiquement » les regroupements familiaux, faciliter les expulsions, supprimer l’Aide médicale d’État (AME), sauf en cas d’urgence, et réformer la politique d’asile.

Des sorties qui n’ont pas manqué de réjouir le RN, Marine Le Pen soulignant dans un entretien accordé à La Tribune que « Michel Barnier semble avoir, sur l’immigration, le même constat que le nôtre ». Le vice-président du parti, Sébastien Chenu, a cependant tenu à rappeler le 13 septembre que le Premier ministre était « sous surveillance ».

Trouver une coalition gouvernementale

Menacé par l’extrême-droite, Michel Barnier a réussi à convaincre les barons des Républicains de participer au futur gouvernement, mais sous réserve d’appliquer une « politique de droite », avec « plus de sécurité [et] moins d’immigration », expliquait le 12 septembre Laurent Wauquiez, président du mouvement à l’Assemblée nationale.

Reste que les Républicains ne comptent que 47 députés et que le Premier ministre doit surtout s’assurer du soutien des partis centristes de l’ancienne majorité présidentielle, notamment celui du Mouvement démocrate (MoDem) de François Bayrou, qui militait ces dernières semaines pour la nomination à Matignon du socialiste Bernard Cazeneuve.

« Lorsque nous l’avons rencontré aux journées parlementaires du MoDem le 11 septembre, Michel Barnier a confirmé qu’il n’allait pas créer de ministère de l’Immigration », souligne pour Euractiv Frédéric Petit, député des Français de l’étranger pour l’Allemagne, l’Europe centrale et les Balkans.

« À la vue de la personnalité de Michel Barnier, le MoDem l’a assuré de son soutien. Mais son gouvernement doit être équilibré, non seulement en nombre mais surtout en fonction : les ténors Républicains ne peuvent accaparer les fonctions régaliennes, par exemple. »

Renaissance, le parti d’Emmanuel Macron désormais présidé à l’Assemblée nationale par Gabriel Attal, n’a de son côté pas encore officiellement validé sa participation au gouvernement, même si l’ancien Premier ministre rappelle que « pas une majorité ne peut s’écrire sans [eux] ».

Difficile pourtant d’imaginer que les députés les plus à gauche du parti présidentiel pourront soutenir des politiques taillées pour empêcher l’extrême-droite de faire tomber le gouvernement.

« Sur [la question migratoire], l’ambiance n’est pas très bonne [au sein du parti Renaissance] », concède pour Euractiv le député de Moselle Ludovic Mendes, un temps passé par le Parti socialiste (PS). « Parler d’insécurité culturelle, c’est compliqué. Ce sont des thèses développées par l’extrême droite […] Cette différence de points de vue pourrait mettre à mal l’unité du groupe. »

Dans son viseur, l’interview donnée par ses collègues Mathieu Lefèvre et Charles Rodwell dans Le Figaro, tous deux rapporteurs du budget immigration à l’Assemblée nationale et qui préconisent un renforcement des contrôles aux frontières, la remise en état et la création de nouveaux centres de rétention administrative (CRA) et qui veulent « lutter contre les fraudes »

Et Charles Rodwell d’expliquer à Euractiv qu’un « certain nombre de propositions qu’avait fait Michel Barnier [lors des primaires des Républicains en 2021] ont le mérite de répondre à la reprise du contrôle des flux migratoires ».

« Il semble que tout se joue sur la question de l’immigration, alors que rien ne devrait se jouer sur la question de l’immigration. Une loi a été votée, elle doit maintenant être appliquée », estime Ludovic Mendes, qui refuse de rouvrir les négociations sur la loi Immigration, adoptée au forceps en décembre 2023 avec les voix du RN. Quant à la suppression de l’AME, que demande les Républicains, c’est un « vrai risque sanitaire », alerte l’élu.

Le Mosellan n’est pas le seul à critiquer l’aile droite de son parti : des poids lourds, comme le ministre démissionnaire chargé de l’Industrie Roland Lescure, affirmait le week-end dernier dans Libération qu’il serait « vigilant à ce qu’on ne succombe pas à des emplettes issues du programme du RN ».

Le Premier ministre se retrouve donc devant un problème difficile à résoudre : mener une politique suffisamment dure sur la question migratoire pour empêcher le dépôt d’une motion de censure par le RN, s’assurer du soutien des Républicains, tout en se prévenant de potentielles défections sur l’aile gauche des députés macronistes.