En Moldavie, la communauté LGBT+ cible de la désinformation anti-UE
Six ans qu’elle organise un festival LGBT+ en Moldavie, mais Angelica Frolov gardera un souvenir amer de l’édition 2024, perturbée par deux alertes à la bombe en pleine campagne pour un référendum sur l’UE et la présidentielle.
Six ans qu’elle organise un festival LGBT+ en Moldavie, mais Angelica Frolov gardera un souvenir amer de l’édition 2024, perturbée par deux alertes à la bombe en pleine campagne pour un référendum sur l’UE et la présidentielle.
« C’est la première et j’espère la dernière fois que nous sommes visés. La police enquête encore mais nous sommes convaincus que cela vient de Moscou », raconte la directrice de l’ONG Genderdoc-M Information Centre (GDM).
Le scrutin du 20 octobre a été assombri par des accusations d’ingérence russe, « catégoriquement » rejetées par le Kremlin, dans cette ex-république soviétique de 2,6 millions d’habitants voisine de l’Ukraine.
Le « oui » à une adhésion à l’UE l’a emporté de justesse et la cheffe d’État proeuropéenne Maia Sandu se prépare dimanche à un second tour difficile, face à un rival soutenu par les socialistes prorusses, Alexandr Stoianoglo.
Dans ce combat de valeurs, la communauté LGBT+, instrumentalisée, se retrouve en première ligne.
« Bacchanale gay »
Angelica Frolov a vu essaimer ces derniers mois sur internet les messages hostiles et la désinformation.
À écouter les partis proches de Moscou, Bruxelles veut détruire l’identité moldave en instillant dans ce pays orthodoxe « une débauche morale » et en « moquant la foi chrétienne », peut-on lire sur Telegram.
Ce type de discours « effraie » les électeurs, souligne la militante, convaincue que « vivant avec cette peur, beaucoup ont donné leur voix au camp prorusse ».
Devant les bureaux de vote, plusieurs Moldaves interrogés par l’AFP ont évoqué cette crainte d’une perte de repères et de « l’imposition d’une culture étrangère ».
Pas surprenant dans ce contexte que son festival ait été ciblé, relève Mme Frolov, encore échaudée par les fausses alertes reçues début octobre — « un clair défi lancé à la communauté LGBT+ ».
Derrière ses cheveux gris et lunettes rouges, la tout juste quinquagénaire raconte la galère pour trouver à la dernière minute de nouveaux lieux où accueillir quatre jours de projections et de débats autour de la culture queer.
Elle a dû essuyer aussi de nombreuses attaques.
Sur les réseaux sociaux, de faux documents ont circulé, laissant croire que le gouvernement avait accordé des jours de repos aux fonctionnaires y participant.
« Cette nouvelle célébration gay est la meilleure pub anti-Sandu qui puisse arriver à la veille des élections », a ironisé sur Telegram l’oligarque exilé à Moscou Ilan Shor, présenté par les autorités comme l’orchestrateur des fraudes électorales.
À ce rythme on verra bientôt déferler sur Chisinau la même « bacchanale » que pendant la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques de Paris, dont une scène avec des drag queens a fait grand bruit, a renchéri l’une de ses plus proches collaboratrices, la députée moldave Marina Tauber.
« Aux mains du Kremlin »
Maia Sandu a elle-même été victime d’une vidéo manipulée, où son clone produit à partir de l’intelligence artificielle salue les citoyens en disant « Mon cher homo… » avant de se reprendre.
Face aux « efforts des forces prorusses cherchant à mettre en danger l’intégration européenne par de grossiers trucages », selon son équipe, la présidente a insisté sur les avantages d’une telle adhésion et « ce qu’on aurait à perdre si on abandonne cette voie ».
Elle a prévenu cette semaine d’une « longue lutte, tout au long de notre vie, contre les mensonges et les tactiques alarmistes ».
Sous son mandat, la situation des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes s’est améliorée, avec notamment l’adoption d’une loi criminalisant le discours de « haine » anti-LGBT+.
Mais la société reste peu tolérante dans un pays classé 24e sur les 49 pays évalués par l’ONG ILGA-Europe.
Près de 70 % des Moldaves n’accepteraient pas d’avoir pour voisin une personne homosexuelle, selon un sondage réalisé en 2023.
Dans la capitale Chisinau, un tiers des habitants partagent encore des opinions homophobes, d’après une autre étude. Ils étaient plus de la moitié en 2019.
À l’approche du scrutin dimanche, Angelica Frolov est fébrile.
Dans cette « guerre de l’information » menée par Moscou, qui réprime de manière accrue les droits des communautés LGBT+ depuis l’invasion de l’Ukraine, « nous sommes devenus des proies malgré nous », déplore-t-elle.
« C’est dur », glisse l’activiste, espérant que la Moldavie « ne tombera pas aux mains du Kremlin ».