Eric Zemmour : derrière le jugement de la CEDH, la banalisation de la parole islamophobe

La CEDH a débouté Éric Zemmour la semaine dernière, lui qui contestait sa condamnation par des tribunaux français pour « incitation à la haine religieuse ». Cette décision s’intègre dans un contexte de banalisation de la parole islamophobe en France.

Euractiv France
Zemmour votes in the first round of the French presidential elections
Lors du débat télévisé C à vous, le 6 septembre 2016, l’invité Éric Zemmour, alors journaliste, avait affirmé que les musulmans devaient choisir « entre la France et l’Islam », arguant que certaines banlieues se prêtaient à une « lutte pour islamiser un territoire » et soutenir le « djihad ». Il avait aussi soutenu qu’Islam et djihadisme n’étaient que les deux faces d’une même pièce. [CHRISTOPHE PETIT TESSON/EPA-EFE]

La Cour européenne des droits humains (CEDH) a débouté Éric Zemmour fin décembre, lui qui contestait sa condamnation par des tribunaux français pour « incitation à la haine religieuse ». Cette décision s’intègre dans un sentiment anti-Islam grandissant, et une banalisation de la parole anti-musulmane par la droite extrême en France.

Non, la liberté d’expression d’Éric Zemmour, journaliste, éditorialiste et candidat déchu à l’élection présidentielle de 2022, n’a pas été violée dans le cadre de sa condamnation par la justice française pour « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une religion ».

C’est en substance ce qu’a annoncé la CEDH mardi (20 décembre), qui avait été saisie par M. Zemmour en décembre 2019 dans le cadre de l’article 10 de la Convention européenne des droits humains, qui régit la question de la liberté d’expression.

Lors du débat télévisé C à vous (France 5), le 6 septembre 2016, l’invité Éric Zemmour, alors journaliste, avait affirmé que les musulmans devaient choisir « entre la France et l’Islam », arguant que certaines banlieues se prêtaient à une « lutte pour islamiser un territoire » et soutenir le « djihad ». Il avait aussi soutenu qu’Islam et djihadisme n’étaient que les deux faces d’une même pièce.

Le polémiste avait été condamné à 5 000 euros d’amende par le Tribunal de grande instance, puis avait vu ce montant baisser à 3 000 euros en appel. La Cour de cassation avait confirmé la condamnation et M. Zemmour s’était alors tourné vers la Cour européenne.

« La Cour considère que l’ingérence dans l’exercice par le requérant de son droit à la liberté d’expression était nécessaire dans une société démocratique afin de protéger les droits d’autrui », conclut la CEDH, qui valide donc le jugement des tribunaux français.

Eric Zemmour, quant à lui, a déploré le jugement dans un Tweet : « la CEDH qui condamne la France lorsqu’elle expulse un djihadiste considère désormais que je n’ai pas le droit de critiquer l’islamisation de notre pays « compte tenu du contexte d’attentats terroristes ». Aussi cohérent que terrifiant ». Il fait vraisemblablement référence à la décision de la Cour en septembre dernier de condamner la France pour une analyse insuffisante des risques engendrés par l’expulsion d’un ressortissant russe d’origine tchétchène, condamné en 2017 pour association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un acte terroriste.

Un contexte de banalisation de la parole islamophobe

Derrière l’arbre, la forêt. Si cette décision judiciaire rappelle et renforce la « valeur fondamentale » qu’est la liberté d’expression dans le débat français, elle s’ancre dans une banalisation de plus en plus assumée de la parole anti-Islam en France, analyse Ghaleb Bencheikh, Président de la Fondation de l’Islam de France.

S’il faut en faire la genèse, M. Bencheikh y voit trois facteurs explicatifs : une « islamologie savante » qui peine à s’imposer dans le débat politique français ; la « question coloniale dans laquelle l’élément islamique est impliqué », encore pregnante ; et enfin la « décennie noire » des attentats terroristes entre 2012 et 2020 qui a instillé la peur dans les consciences.

Résultat ? Un sentiment anti-Islam qui grandit. « La composante musulmane de la société française se sent discriminée, vilipendée et brocardée dans ses droits : presque psychologiquement, elle peut alors avoir tendance à se replier sur elle-même et corroborer les préjugés dont elle pâtit », analyse-t-il pour EURACTIV.

Au point de se traduire de manière concrète dans le nombre de violences islamophobes, qui ont augmenté de 38 % entre 2019 et 2021 pour s’établir à 213 actes, selon un rapport parlementaire : un résultat largement sous-évalué, s’empressent de préciser les auteurs, car de nombreuses victimes ne portent pas plainte.

Eric Zemmour veut « une liberté d’expression à lui »

Dans un tel contexte, les protections et limites relatives à la liberté d’expression restent-elles adaptées et peuvent-elles faire face à une telle libération de la parole anti-Islam ?

« Le curseur entre liberté et censure doit toujours être du côté de la liberté », rappelle M. Bencheikh.

Et Asif Arif, avocat et auteur de « Eric Zemmour et l’Islam » (2022, L’Harmattan), de renchérir : « il ne faut surtout pas remettre en cause un principe fondamental qui a traversé les siècles ».

Éric Zemmour veut « une liberté d’expression unique à lui : il veut attaquer tous les musulmans sans être condamné », analyse M. Arif, qui accuse « certains médias » d’avoir donné libre cours aux propos du polémiste, sans contradictoire ni fact-checking. Et donc de donner des ailes à l’ancien journaliste.

« La banalisation de la parole d’extrême droite n’est pas le fait d’un homme : il y a d’abord eu une banalisation médiatique, avant de s’étendre vers la sphère politique ». Une analyse que ne réfuterait pas M. Bencheikh, pour qui une chaîne de télévision, CNews, a porté la parole d’Eric Zemmour « de manière quasi ‘industrielle’ ».

Ainsi, tous deux se réjouissent de la décision de la CEDH, qui souligne notamment que les propos de M. Zemmour « n’étaient pas limités à une critique de l’Islam mais avait, au vu du contexte terroriste de l’époque, une intention discriminatoire, appelant l’auditoire à rejeter et exclure la communauté musulmane ». La justice a fait son œuvre, en reconnaissant l’importance de la liberté d’expression mais aussi ces limites.

Mais la route est encore longue pour remettre au cœur du débat politique une vision positive de l’Islam en France. Pas plus tard que mardi (27 décembre), l’ancien journaliste et directeur général de LCI, Jean-Claude Dassier, lançait sur le plateau de CNews : « les musulmans, ils s’en foutent de la République ! Ils ne savent même pas ce que le mot veut dire ! »

Et M. Bencheikh de conclure, en soupirant : « trop, c’est trop ! »